par Michèle DESMET
Le livre est paru
sous le titre "Chatte des Villes et Chat des Champs"
disponible ici
Chapitre 1
Permettez-moi, tout d'abord, de me
présenter :
Ardoise, quinze ans en ce mois de mai, chatte grise demeurant chez
Scouby.

Il y a déjà quelques années, j'ai entrepris la rédaction de mes mémoires, que je vais vous livrer ici, petit morceau par petit morceau J'espère que cela vous plaira !
Je tiens à vous signaler que TOUT ce que je dis est véridique, Scouby écrivant sous ma dictée Bien sûr, à certains moments elle a interprété certaines de mes mimiques ou mes faits et gestes selon sa psychologie humaine, elle a " traduit " si vous voulez mais n'a rien inventé !
Je crois qu'il vaut mieux commencer par le début, vous ne trouvez pas ? Quand j'étais toute petite, ma vie a débuté sous une bien mauvaise étoile : j'ai été battue, affamée, martyrisée... Vous ne pouvez pas vous imaginer tout ce que j'ai subi. Puis le Dieu des chats (s'il existe) s'est dit un jour : "Maintenant ça suffit ! Faisons tourner la roue de la chance pour cette petite chatte grise !" Et la roue a tourné... Pas trop tôt à mon avis !
J'ai été recueillie par une association d'animaux en détresse : Veeweide, à Bruxelles. On m'a mise dans une grande cage avec beaucoup d'autres chattes, on m'a soignée et on m'a donné à manger... Une gamelle géante, pleine à ras bord, dites donc ! Je me suis jetée dessus ; vous pensez bien ! Après, j'ai compris que tout le monde avait le droit de manger dans cette gamelle... Mais c'était quand même toujours moi la première, vu que je suis un chat dominant, ah ah ! Même si j'ai l'air tout modeste, ne vous y trompez pas, mon petit caractère est bien affirmé !
Le temps a passé... J'étais contente dans ma grande cage, je dormais sur des vieux journaux. Il y avait même une petite porte qui donnait sur un jardin grillagé. J'ai appris à faire mes petits besoins dans un bac de sable, paraît que c'est important pour la sociabilité ! Et pour la réinsertion dans la société !
Des gens passaient nous voir, parfois une des chattes de la cage disparaissait : elle avait été adoptée. Mais moi, on ne m'adoptait pas. J'étais tellement grise, anonyme, passe-partout... Personne ne me voyait ! Personne ne pouvait deviner la merveille que j'étais, en réalité...
Et j'ai attrapé le coryza : et que je redifle, et que j'éterdue...
Et naturellement, c'est quand j'étais là avec mon petit nez rouge et mon air pitoyable, que quelqu'un a fait attention à moi ! Un bonhomme, vous savez, de la race de ceux qui se tiennent debout sur deux pattes. Non, non, pas un singe ! L'autre espèce, vous voyez ce que je veux dire ?
Il avait l'air tout triste parce que sa chatte siamoise était morte depuis peu, il venait voir ici, au hasard... Un hasard qui fait bien les choses ! En réalité , encore un petit coup de pouce du Dieu des chats !
Moi, j'ai directement pris la situation en pattes ! Quand la demoiselle qui nous soignait a ouvert la cage pour permettre au bonhomme de nous voir de plus près, j'ai grimpé le long du blouson de cet inconnu et j'ai fourré ma petite tête ronde dans son cou ! Atchoum !
La partie était presque gagnée... si ce baudit coryza voulait bien be lâcher !
Heureusement, je n'étais atteinte que de façon bénigne... et deux jours plus tard, le bonhomme est revenu, avec une bonne femme et un petit jeune homme. Ma future famille...
Avec le petit jeune homme, j'ai immédiatement senti que ça allait être une grrrrande histoire d'amour ! J'étais la chatte de sa vie, il m'a adorée immédiatement, au premier regard ! Un roman de Barbara Cartland !
C'est comme ça que j'ai été adoptée ! On m'a enlevée de la cage et, après la visite obligatoire chez la vétérinaire de service pour me faire délivrer mon ticket de sortie, j'ai pris place dans une voiture (eux assis sur les sièges, moi tapie dans une jolie boîte en forme de maisonnette) et en avant vers ma nouvelle vie !!!
Nous sommes arrivés à l'appartement où j'allais habiter désormais. J'étais toute contente parce que j'avais compris que j'allais vivre chez le petit jeune homme sympa... Adieu la cage et les copines ! Sans regrets !
Nous sommes entrés et ma prison de carton s'est ouverte. J'ai fait quelques pas dehors, en clignant des yeux.
- Voilà, petit chat ! Tu es dans ta nouvelle maison ! a claironné ma nouvelle mère d'adoption !
On m'a fait visiter les lieux en grande cérémonie : la cuisine, avec une assiette et un petit set de table par terre, pour moi. La salle de bains, avec un bac à sable... Il y a même un couvercle pour protéger mon intimité, j'approuve, c'est bien ! Le salon... Personne ne le savait encore à ce moment-là, mais je n'allais en faire qu'une bouchée, de ce salon avec son tissu rembourré qui céderait si délicieusement sous mes dents et mes griffes... Mais ce jour-là, je me tenais comme une petite jeune fille bien élevée.
Ils se sont assis pour me câliner et moi, pour ne pas faire de jaloux, je sautais d'une paire de genoux à l'autre : hop ! hop ! hop !
- Comme elle est gentille ! s'écriaient-ils. "Ardoise ! Ardoise !"
Oui, parce que j'avais un prénom, maintenant : on ne m'appelait plus "Foulcan Salcha" comme quand j'étais toute petite ou "Petit chat gris". Maintenant, on me dit "Ardoise" et j'ai même des papiers d'identité, vous imaginez !
C'est peut-être un drôle de nom, Ardoise, mais c'est parce que j'avais exactement la couleur d'une ardoise en ce temps-là, gris tirant sur le bleu. Par la suite, comme je me suis épanouie en largeur, des rayures sont apparues sur ma fourrure, mais ça n'enlève rien à mon charme, rassurez-vous !
Donc, en ce premier jour, tout était rose pour moi... Je me suis baladée dans la salle à manger, sur la table... On m'a filmée, on m'a prise en photo... C'était moi la vedette, ce rôle me plaisait bien !
Par la suite, j'ai fait bien attention où je mettais les pattes. En effet, j'avais bien compris que je prenais la place d'un autre chat disparu. Et vous n'ignorez pas que c'est toujours très délicat, mettre ses pas dans les pas de quelqu'un d'autre, on peut faire des gaffes... Moi, je trouvais que ma tâche n'était pas si facile : mon "prédécesseur" était une chatte siamoise, Caramel. Et, malheureusement pour moi, Caramel avait toutes les qualités : charme, élégance, classe...
Je ne pouvais pas rivaliser avec ça, vous comprenez ? J'étais mignonne, gentille, mais pataude, un peu maladroite sur les bords, un peu brouillon... mais ils m'ont aimée justement pour mes différences, je m'en suis aperçue à mon grand soulagement !
Ah, j'ai vite pris ma place dans cette famille ! La place qui me convenait, bien sûr : la première... il ne pouvait en être autrement !
Et les années ont passé.
Je peux dire que je ne me suis pas ennuyée une minute dans cet appartement, je vous assure ! Vous me direz : "C'est quand même petit un appartement, pour un chat !" Mais non! Surtout quand le chat en question a une sacrée dose d'imagination !
Il y a d'abord les jeux : c'est très excitant de se faire un pari : "Je fais tout le tour du salon sans mettre une patte par terre, en deux secondes quarante-deux centièmes !" Et zoum ! On y va ! Pari gagné !
Dans ma tête , la foule applaudit : "Allez-Ardoi-se, allez-Ardoi-se, allez Ar-dois-z' allez !"
Dans la réalité, mes nouveaux parents sont un peu verts : ils ont vu passer une flèche grise au ras du plafond, puis sur chacun des meubles : poum-poum-poum ! et se sont attendus à entendre un fracas de verre brisé... mais non ! Je suis plus adroite que j'en ai l'air !
Quand ce jeu-là est épuisé, je me choisis une place préférée, où je vais rester pendant une semaine au moins. Ma famille prend doucement l'habitude de mes lubies successives : "Où est le chat ?" "A sa nouvelle place, sur la télé... ou sur le vidéo... ou au sommet de la garde-robe..."
Mais ma vraie place préférée, c'est bien sûr, le radiateur qui se trouve devant la grande fenêtre du living ! Il y fait chaud ! Et ma mère à deux pattes y a posé des petits coussins pour moi !
J'ai une position dominante, je soulève le rideau avec ma tête et je regarde au-dehors... Je vois des voitures, des bus, des personnages tout petits...
Et la nuit, je vais dormir sur le lit de
mon grand copain, Olivier.
Je suis sa Juliette à moustaches, il est mon Roméo
!
Plus tard, nous nous marierons et nous aurons beaucoup d'enfants...
C'est ce que je pensais au début... et j'ai vieilli béate, sans me rendre compte que mon Roméo, lui aussi, grandissait et porterait bientôt ses yeux ailleurs...
Scouby (ma " mère ") a essayé de temps en temps de m'ouvrir les yeux :
- Voyons, ma Minette, lui c'est un être humain et toi une chatte !
Exactement, vous voyez, comme Mme Capulet a pu dire à sa rejetone : "Voyons Juju, lui c'est un Montaigu, et toi une Capulet !"
- Mais je l'aaaaaaaime !
Et je SAVAIS que c'était réciproque ! Quand il rentrait de l'école, son premier regard était pour moi. Je quittais mon radiateur, je l'accompagnais dans sa chambre et je l'aidais à faire ses devoirs : je me couchais sur son cahier en le fixant de mes yeux verts, pour qu'il sente bien à quel point je l'encourageais ! Nous regardions la télévision ensemble... La nuit, je me couchais au pied du lit !
De son côté, je dois dire qu'il faisait de son mieux pour me soutenir dans les épreuves difficiles de ma vie de chat : quand nous allions chez le vétérinaire, par exemple...
Oh la la, quelle horreur mais quelle horreur ! Que je vous raconte : d'abord, on me fourre dans un panier, on quitte mon appartement chéri... Vais-je le revoir ? Je pousse des clameurs déchirantes. "OUIIIIIIIN !"
-Voyons Ardoise... murmure Scouby, un peu gênée sous le regard désapprobateur de sa voisine de palier ("Bourreau de chatte, va !").
Nous entrons dans la voiture... Je suis secouée, je déteste ça ! Puis nous arrivons chez le vétérinaire... A la porte, toute gémissante dans mon panier, je croise un roquet qui me regarde d'un air goguenard. Visiblement, il rigole !
On trouve de tout, chez ce véto ! Quelle société mélangée, vraiment ! Je suis outrée !
Puis, après une longue attente (je commence à m'ankyloser), on passe dans le cabinet de consultation. on ouvre mon panier... Moi je me suis cachée tout au fond, sous le petit coussin, il faut un tire-bouchon pour m'en extraire ! Je suis sur la table d'examen, je flageole sur mes pattes ! Mon Grand Amour de Roméo a l'air aussi malheureux que moi, ça me console un brin. Il me donne de petites tapes encourageantes sur le dos.
Et on m'examine : les gencives (aaaargh !), les yeux (j'aime paaaas !), les oreilles (Non mais des fois !). Et puis après, on me PIQUE !
- Voilà, tu es vaccinée ! me dit Scouby avec un grand sourire.
J'ai envie de mordre, mais comme je suis gentille, je préfère retourner dans mon panier et m'y effondrer. Enfin, à mon grand soulagement, on reprend le chemin de la maison...
Et cette comédie se reproduit au moins une fois par an, vous imaginez ! Je vous entends soupirer : "Pauvre Ardoise !"
Merci, merci...
Chapitre 2
J'aime mieux la semaine que le week-end ! La semaine je me repose, mais le week-end est traumatisant : nous allons à la campagne, dans la vieille baraque que Scouby et Daniel sont en train de retaper pour aller y habiter plus tard.
Ainsi, l'autre jour, je regardais Scouby empiler dans le hall d'entrée des sacs bien garnis. J'aurais dû me douter que cela présageait un départ imminent, mais je ne me suis pas méfiée. On ne peut pas penser à tout.
Je dormais tranquillement quand j'ai entendu mon nom susurré avec une douceur suspecte. En même temps, on m'a soulevée de mon fauteuil et fourrée, sans que j'aie le temps de reprendre mes esprits, dans cette affreuse cage d'osier que je honnis !
Indignée, j'ai poussé un long miaulement lugubre, mais rien à faire ! On part quand même, malgré mes protestations !
On pose ma cage sur le siège arrière de la voiture et un instant plus tard, tout se met à vrombir, à vibrer ! Affreux ! Les premières minutes de ce calvaire, je demeure muette, tétanisée.
A peine sur l'autoroute...
- Le chat a l'air assez calme....
- MIAAAAAAA !
- Ca y est, j'ai parlé trop vite, la sérénade commence !
De Bruxelles à Charleroi (60 km), j'entonne mon grand air :
- Aaaaaaaaah ! Aaaaaaaaaaaaaaaah ! J'veux paaaaaaas ! J'veux sortiiiiiiir ! AAAAAAAAAAAH !
- Ardoise, tais-toi !
Je ne supporte pas qu'on me réponde sur ce ton. Ma voix atteint des accents dignes de la Castafiore : "AAAAAAAAAAAAH ! OOOOOOOOOOOOH ! AU SECOUUUUUURS !"
- Cette chatte va devenir aphone !
Aucun danger : vous n'avez pas fini de m'entendre !
A Charleroi, je me repose un tantinet : la voiture s'est arrêtée parce que Scouby va dire en vitesse un petit bonjour à sa soeur qui travaille là.
Ladite soeur vient jusqu'à la voiture saluer Daniel et m'admirer.
- Oh, comme elle est minouche... Et si sage !
Sans commentaires !
De Charleroi à Beauraing, encore 60 km (à peu près). J'agrémente la route de mes robustes vocalises. Enfin, nous arrivons !
Je suis donc dans la voiture, à gémir sur un mode aigu très éprouvant pour les oreilles humaines... je le sais, c'est pour ça que je le fais ! Mais enfin, un parfum connu vient chatouiller mes narines : de la terre mouillée, du sapin... Nous sommes arrivés ! La voiture s'engage dans le virage qui conduit à notre village... Mon panier tangue ! Ne riez pas, je me suis un jour retrouvée par terre, entre les sièges, dans ma cage renversée ! Et mes deux bipèdes qui ne s'apercevaient de rien, ce sont des cas, ceux-là, j'vous jure !
Je vais enfin pouvoir me dégourdir les pattes !
- Pas maintenant, Ardoise, attends que la voiture soit déchargée !
Et hop ! On saisit mon panier, on le place sur un meuble (par terre il fait trop froid), avec l'ouverture contre le mur, pour que je ne puisse pas m'évader ! Il faut dire qu'à l'époque déjà lointaine où ils ne connaissaient pas encore mes multiples talents, ils se contentaient de poser le panier sur un fauteuil. Un jour, en digne émule de David Copperfield (le magicien), je me suis mise à l'ouvrage : millimètre par millimètre, je me suis faufilée entre les barreaux d'osier ! Triomphante, j'ai débouché à l'air libre, laissant derrière moi ma cage bien close. Ce fut ma première et dernière tentative réussie : maintenant, ils prennent leurs précautions ! Je sais bien que c'est pour ne pas me perdre... mais ils pourraient me laisser un peu de liberté, quand même ! Je meurs d'envie de courir à l'aventure dans les champs...
De longues minutes plus tard, une fois la porte de la maison fermée au verrou, on me libère enfin.
Je fonce droit sur ma gamelle du week-end, qui m'attend sur le sol de la cuisine. Elle est très jolie, ma gamelle, toute blanche avec un petit clown peint dessus. Je possède aussi le bol assorti...
Mais que vois-je ? Mon assiette est VIDE ! Scouby n'a même pas pris le temps de la remplir ! De telles émotions accumulées vont me donner un infarctus, à la fin ! Je m'époumone.
- Vite, à manger pour le chat ! Pauvre minette !
Ah, quand même ! Ce n'est pas trop tôt, il y a comme du relâchement dans le service, on dirait...
Je mastique lentement une ou deux boulettes de viande. Ce n'est pas que j'aie vraiment faim, mais une assiette remplie, ça me donne un sentiment de sécurité. C'est psychologique.
Pendant que je me remets de mes émotions, Scouby range nos affaires, tandis que le Zom tente d'allumer le poêle à bois.
Très intéressée par cette opération, je m'approche et l'observe, prête à lui porter secours.
Phase n° 1 : il s'aplatit sur le sol, au niveau de l'ouverture du poêle. C'est fou ce qu'il ressemble à un chat, comme ça ! C'est sûrement pour me faire plaisir ! Je frotte ma tête contre son épaule en roucoulant. Puis je saute sur son dos : "Hue, cheval !" . Je ne sais pas pourquoi, mais il n'a pas l'air d'apprécier... surtout que j'ai sorti mes griffes pour les agripper à son pull. Je me fais rabrouer.
Phase n° 2 : il enlève la cendre du bois que nous avons brûlé le week-end passé. Je gambaderais bien dans cette poudre grise, mais cela m'est strictement interdit, comme tant d'autres activités amusantes, hélas...
Phase n° 3 : il froisse des feuilles de papier-journal, les fourre dans le poêle et craque une allumette. Le papier flambe. Comme c'est joli ! Je m'approche, pour observer cela de près.
- Tu veux brûler tes belles moustaches, Ardoise ?
Phase n° 4 : il ajoute du petit bois... et nous nous mettons tous à larmoyer et à tousser. Une fumée épaisse envahit la cuisine. Areuh ! Areuh !
Phase n° 5 : on ouvre une fenêtre, en me tenant à distance bien sûr : quand tout le monde s'amuse, je ne peux jamais participer, c'est trop injuste !
Phase n° 6 : Le Zom agite un journal en faisant de grands moulinets avec les bras, pour chasser la fumée au-dehors. Tiens, les voisins n'ont pas encore appelé les pompiers !
Phase n° 7 : on referme la fenêtre. Le poêle consent à évacuer la fumée par l'orifice de la cheminée. Le Zom n'a plus qu'à ajouter une grosse bûche et voilà, le feu a pris ! Demain, quand on devra repartir, il fera idéalement bon dans la maison. C'est toujours comme ça.
Pour l'heure, nous sentons tous le jambon fumé, même moi !
Le feu de bois, c'est peut-être bien pittoresque, mais j'ai une nette préférence pour le chauffage central. J'évoque avec nostalgie mon appartement bien douillet : mon petit coussin sur le radiateur, ma place bien chaude sur le carrelage de la cuisine...
Une exclamation horrifiée détourne le cours de mes tristes pensées.
- Oh, zut, il y a de nouveau des souris ! Elles ont mangé le paquet de spaghetti et le chocolat !
Des souris ? Je pense qu'il va falloir que je joue le rôle du chat, dans cette maison ! Je ne sais pas pourquoi, c'est toujours moi qui m'y colle ! Comme je suis bonne fille, je prends un air inspiré et je flaire, longuement, le moindre petit coin.
Elles sont là, je le sens ! Leur trou doit se trouver sous l'armoire de la cuisine !
Pleine de zèle, je m'élance. Si je leur fais bien peur, elles partiront ! Pas question que je leur fasse du mal, vous savez : je ne pourrais pas faire souffrir une mouche ! Mais ça, mes humains n'ont pas besoin de le savoir...
Je me précipite sous l'armoire... mais que se passe-t-il ? Je suis arrêtée dans mon élan ! Je rame désespérément des pattes, tandis que mon petit ventre bien dodu et mes petites cuisses bien enveloppées restent coincées ! Je ne peux plus avancer !
Me tortillant comme une danseuse de french-cancan, je parviens à rebrousser chemin et à me sauver de cette périlleuse position.
C'est-y que j'aurais un peu grossi ? Je ne l'aurais pas cru...
Changement de tactique : je vais guetter les souris DEVANT l'armoire. Je vais m'armer de patience et attendre, immobile comme un piquet, de longues secondes.
Mais que vois-je ? Ma petite balle en caoutchouc, là, par terre !
Je vais jouer, je reviendrai peut-être guetter les souris après... si je ne les ai pas oubliées entre-temps.
- Ici, les souris ont de la chance ! dit Scouby.
Elle ne croit pas si bien dire...
Un peu plus tard, je suis dans la cuisine, en train de me restaurer dignement pendant que mes parents regardent la télé au salon. Distraitement, Scouby pose les yeux sur moi... Surprise ! Elle en reste pétrifiée !
Je ne suis pas seule dans la cuisine : une petite souris grise, face à moi, fait également honneur à mon repas !
- Alors comme ça, vous habitez ici toute l'année ? demandé-je avec politesse, entre deux bouchées.
- Mais oui, zoli çat gris ! Ze manze ce qui reste dans les armoires ! Et ma famille aussi !
- C'est très intéressant ! Zut, ma mère nous a repérées ! Elle va de nouveau prétendre que je ne suis pas un VRAI chat !
- Z'est votre maman, là, zoli çat gris ?
- En fait, je suis une enfant adoptée, précisé-je modestement, c'est pour ça que nous ne nous ressemblons pas vraiment, Scouby et moi.
Nous mastiquons encore quelques instants, en parfaite harmonie.
- Ah ! Z'étaient bonnes, vos boulettes Kitekat !
- Voui, mais je préfère le Félix ! Bon, maintenant c'est pas tout ça, va falloir que je fasse semblant d'être un VRAI chat ! C'est la corvée, ça ! Vous voulez pas vous mettre à courir pour que je vous poursuive ? C'est juste pour faire semblant, vous savez !
Accomodante, la souris entre dans le jeu. Elle s'en va en trottinant. je lui emboîte le pas en prenant soin de ne pas la rejoindre. Comme ma patte lui effleure la queue par inadvertance, je fais un petit bond en arrière : "Oh, pardon !"
- Y a pas de mal ! gazouille ma nouvelle amie en filant se cacher dans son trou (sous l'armoire, bien sûr).
Maintenant, Scouby en est sûre. Je ne suis pas un VRAI chat !
- Et on n'avait même pas de caméra ! soupire-t-elle. Personne ne nous croira quand on va raconter ça !
C'est le soir, nous allons au lit. Comme nous sommes à la campagne et pas dans mon petit appartement douillet, je les suis dans la chambre et me faufile sous les couvertures. Je ne tiens pas à attraper froid !
- Ardoise, tu te coucherais dans le sens de la LONGUEUR du lit au lieu de la LARGEUR, je pourrais peut-être bouger les jambes, moi !
Quelle mesquinerie, vraiment ! Je ne réponds même pas.
Je m'endors et me mets à ronfler.
Chapitre 3
Je vous rappelle donc que j'occupe, dans ma nouvelle famille, une place privilégiée... En arrivant, j'étais un peu timide, mais j'ai pris mes marques. Après quelques mois de cohabitation, vous auriez dû me voir : le regard malicieux, la fourrure soyeuse, de grands yeux d'un vert tendre et un petit bout de langue qui surgit, tout rose, quand je réfléchis ! Avec mon port de tête altier et mon appendice caudal dressé fièrement à la verticale, je corresponds à la plus élémentaire idée qu'on peut se faire d'un félin satisfait de lui-même et du monde qui (bien sûr) tourne autour de lui !
- Oh oui, qu'elle me dit Scouby, tu es une championne de l'autosatisfaction, on ne peut pas dire le contraire !
- Ben quoi ! il a suffi d'un tout petit coup de pouce du destin, je me suis chargée du reste ! J'ai bien mené ma barque, non ?
Je parle comme ça, mais je n'oublie pas qu'en fait, je dois ma chance actuelle au décès d'une autre chatte, Caramel, à qui j'ai succédé.
Car tel est notre lot à nous, animaux dits "de compagnie". Souvent, notre arrivée est destinée à remplir un vide, à surmonter un deuil. C'est comme ça et je n'y puis rien. Alors, autant faire avec !
L'autre nuit, j'ai rêvé... Ou n'était-ce pas réellement un rêve ? En ma qualité de chat, je me retrouve si facilement à la lisière de deux mondes !
Donc, l'autre nuit, vous me croirez ou pas, j'ai fait la connaissance de Caramel. Sa forme fluide et longiligne est venue se poser sur le dossier du canapé où j'étais étendue. Je n'étais pas vraiment étonnée, il me semblait bien l'avoir déjà aperçue, en transparence, dans l'appartement. Bien entendu, je suis seule à détecter sa présence.
Donc, je n'étais pas étonnée, mais plutôt intimidée : j'avais entendu tellement de choses à propos de cette chatte ! L'énumération de ses qualités, notamment : racée, intelligente, aimante... Mais aussi possessive, sûre de son bon droit et surtout, très bavarde ! Il paraît que c'est comme ça chez les siamois. Et voilà qu'elle était là, devant moi !
Elle me détaillait d'un regard quelque peu dédaigneux, en levant haut son nez de velours noir, d'une aristocratique longueur.
Visiblement, elle s'interrogeait : "Qu'est-ce que c'est que CA ?"
Enfin, elle a daigné m'adresser la parole.
- Comment t'appelles-tu, petite chose ?
- Ar... Ar... Ardoise !
Elle émet un petit reniflement distingué :
- A ce que je vois, mes humains n'ont pas perdu la détestable habitude de nommer un chat en fonction de sa couleur ! Il n'y a rien de plus bête, si tu veux mon avis. Un nom de chat se choisit en fonction de sa personnalité profonde... Ainsi moi, est-ce que j'ai une tête à m'être appelée Caramel, dis-moi ?
J'ouvre des yeux comme des soucoupes. Que répondre pour lui faire plaisir ? Je veux être dans ses petits papiers, moi ! Je risque :
- Heu... Vous n'êtes pas un peu foncée pour un caramel ?
J'ai droit à un regard de pitié.
- Et voilà ! Tu tombes dans le même travers ! Soit dit en passant, ma robe est foncée parce que j'étais déjà âgée de 11 ans au moment de mon départ. Tu aurais dû me voir à trois mois, quand ils sont venus me chercher chez mes parents ! J'avais une robe couleur crème, absolument splendide...
- Comme une babelutte, alors ?
Elle me dévisage fixement, de ses yeux bleus devenus glacés. Je patauge.
- Vous savez, ces bonbons qu'on vend sur la côte belge, notamment à Dixmude...
- Je sais ! coupe-t-elle sèchement.
Je tente de me rattraper : "Et comment auraient-ils dû vous appeler ?"
- Au moins Néfertiti ou Cléopâtre! Au cas où tu ne le saurais pas, petite chose, c'étaient des reines. D'Egypte !
Elle prend une pose hiératique et se place de profil.
Je digère l'information. Est-ce que je dois lui dire Majesté ?
A la recherche (ardue) de points communs entre nous, je relance la conversation.
- Vous venez aussi du refuge "Veeweyde"?
- Mais non, voyons ! Je viens de te dire qu'ils sont venus me chercher dans ma maison natale, à Dion-Valmont. C'est une commune chic, tu ne connais pas, petite chose... Ils ont fait la connaissance de mon père, de ma mère, de ma petite soeur et des humains à notre service... J'étais une jeune fille d'excellente famille !
- Ca se voit, dis-je sincèrement.
Elle est snob, mais bon ! Je ne vais pas en faire une maladie, si MOI je n'étais pas une jeune fille de bonne famille ! Ce n'est pas donné à tout le monde, hein !
Aussitôt, elle se radoucit.
- Il faut avouer que tu as l'air d'une bonne pomme..., concède-t-elle gracieusement.
Et elle ne peut s'empêcher d'ajouter : "... comme on dit dans ton milieu !"
Quand même, le poids de mes ancêtres trop inconnus m'écrase ! Je n'ai pas la moindre idée de l'identité de mon père et me souviens si peu de ma mère ! Je ne sais même pas si elle était grise comme moi !
La chatte Caramel inspecte mon canapé.
- Tiens, ils ont changé leur salon ? MON fauteuil à moi était plus seyant, tout en velours brun assorti à mon museau, mes pattes et ma queue !
- Oui, ce salon est entré ici en même temps que moi !
- Il est déjà tout abîmé, tu vas vite en besogne, toi !
- Oui, je dois reconnaître que j'ai des griffes extra et des dents solides, dis-je d'un petit ton modeste.
D'un bond souple, elle saute du canapé et trottine vers la cuisine.
- Ils ont aussi changé la cuisine, dis-je. Uniquement pour me faire plaisir !
- Tu veux rire ! S'ils ont tout transformé, c'est parce que plus rien ne fonctionnait ! Quand je suis partie, le frigo venait de rendre l'âme et la cuisinière électrique menaçait d'en faire autant !
J'insiste :
- Non, non ! Ils ont tout démoli, ils ont enlevé toutes les vieilles armoires pour m'offrir un terrain de jeu !
C'est bien vrai, mes amis, vous savez !
Quand la cuisine a été vide, il n'y avait même pas de carrelage par terre, aux endroits où étaient précédemment encastrés les meubles et les appareils électroménagers ! Devinez ce qu'il y avait à la place ? Du sable ! Du beau sable bien blanc ! Toute une étendue de sable rien que pour MOI !
Je me suis amusée comme une folle durant quelques jours, avant qu'on vienne installer la nouvelle cuisine.
Ca, c'était un cadeau !
- Tu te moques de moi ? demande Caramel d'un miaulement soupçonneux.
- Me moquer de vous ? J'oserais pas ! dis-je vertueusement.
Et histoire d'enfoncer le clou, j'y vais d'une réplique racinienne : "Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur !"
La citation idéale pour briller en société, les copains, je vous jure !
La chatte Caramel passe l'éponge et poursuit sur un ton mondain :
- Et comment se porte la famille de nos humains ? Tu sais, tous ces gens que j'ai eu l'occasion de mordre un jour, à l'occasion d'un mariage, je crois. Celui du frère de notre Scouby.
- Mordre ? dis-je, sidérée.
- Bien sûr ! il fallait bien marquer mon mécontentement face à cette intolérable offense : mon appartement envahi, mes habitudes bouleversées ! Tous ces humains vulgaires qui prétendaient me caresser ! J'ai vite mis bon ordre à cela : à la fin de la fête, plus personne n'osait me toucher !
Je n'en reviens pas.
- Note, poursuit-elle sur un ton de confidence, je n'ai jamais mordu sans prévenir ! Quand je levais la patte droite, ça voulait dire "Attention !" Il fallait être bien bête pour insister !
- Mais... ces gens ne comprenaient peut-être pas le langage chat ?
- Ca, ce n'est pas mon problème !
Je suis subjuguée. Qu'est-ce que j'aimerais avoir ce panache, cette allure ! A côté, je fais plouc, que c'en est lamentable !
- Vous... vous voudriez pas me donner quelques leçons, Vot'Seigneurie (j'aime mieux ça que Majesté) ? Moi, je n'intimide personne, mais j'aimerais bien ! Comment on fait ?
En avant pour une démonstration magistrale !
- La première règle, fondamentale, c'est : IMPOSER TON CARACTERE ! Ne jamais accepter un compromis ! Faire comprendre à ta famille qu'ici, le maître, c'est toi !
- Hou la la ! Comment je vais faire, moi ?
- Prenons une situation simple : ils sont à table, en train de dîner. Je parie que tu les regardes d'un air bonasse, sans bouger de ton fauteuil. Je me trompe ?
- Non... Mais pourquoi je les embêterais ? J'aime pas ce qu'ils mangent !
- C'est une question de PRINCIPE ! Il faut les harceler ! Ils t'enfermeront sans doute dans une autre pièce, comme ils le faisaient avec moi, pour avoir la paix... mais sois tranquille : à la fin du repas, ils t'ouvriront la porte et, si tu protestes bien haut contre l'indigne traitement dont tu es l'objet, non seulement ils te présenteront leurs plus plates excuses, mais en plus, ils rempliront une assiette de victuailles choisies, rien que pour toi ! Tu as compris ?
- Non.
Elle ne s'avoue pas battue et poursuit courageusement :
- Un autre exemple : ils mangent du chocolat ? Tu en EXIGES un morceau ! La fois suivante, ils attendront que tu fasses mine de dormir à l'autre bout de l'appartement et se rendront dans la cuisine à pas de loup, pour se servir en catimini. Ce sera la preuve que tu t'es montrée ferme dans tes exigences et qu'ils te redoutent ! Comme tu as de bonnes oreilles, tu entends le froissement du papier argenté et tu accours à toutes pattes, en manifestant bruyamment ton indignation, pour montrer que tu n'es pas dupe de leurs petites manières mesquines. Alors ? Qu'est-ce que tu en penses ?
- J'aime pas le chocolat.
- Tu as tort, moi j'adorais ! Mais j'ai dit du chocolat comme je dirais par exemple : des olives noires bien cuites, de la crème fraîche...
- Beurk ! J'aime pas tout ça ! Moi je veux mes boîtes "Félix" ! Ou alors une petite noisette de beurre salé ! Ou un chips à lécher !
Elle hésite, perplexe. Quel genre de chat suis-je là ? Finalement, sa décision est sans appel :
- Toi, c'est Bécassine qu'ils auraient dû te nommer !
- C'est une reine de quoi, ça ?
- Une reine des cloches ! Décidément, toute ton éducation est à faire, mais pour le moment je n'ai pas le temps ! A plus tard !
Et Frrrrrt ! je me retrouve toute seule sur le canapé.
Reine des cloches...
C'est joli, une cloche. Nous en avons une, dans la tour de l'église de notre village du week-end. Elle sonne les heures, chante l'angélus de midi et de six heures. Elle est un peu fêlée, mais ça n'a pas d'importance.
Elle m'a fait un beau compliment, Sa Seigneurie !
Plus j'y réfléchis, plus je me rends compte qu'elle a raison.
Il faut que je fasse montre d'autorité, sinon mes humains n'auront jamais peur de moi.
Demain, c'est justement un jour férié, ils prendront leur petit déjeuner dans la salle à manger alors que je préfère prendre le mien avec Scouby, dans la cuisine, comme les autres jours. Mais ils s'en fichent de ce que je préfère ! En plus, ils vont se lever tard et j'aurai faim. Je devrai une nouvelle fois me dévouer pour les réveiller en leur léchant doucement les paupières pour qu'ils ouvrent les yeux, ou en faisant des bonds de carpe sur leur lit.
C'est trop d'injustice, vraiment !
Ils vont voir ce qu"ils vont voir !
Et voilà, ils sont à table et moi, juchée sur le dossier d'un fauteuil tout proche, je fais, du regard, l'inventaire des victuailles : pain, lait, café (Pouah !), confiture... Rien pour moi, là-dedans !
Ah ! Du beurre ! Salé, j'espère.
Je vais leur montrer qui est le MAITRE ici ! Je vais lécher le beurre, sur la table, et personne n'osera rien me dire !
Calculons notre saut : mon regard s'aiguise, mes muscles se tendent, mon derrière se tortille...
- Ardoise ! NON !
Toutes mes bonnes résolutions fuient en désordre.
- Mais qu'est-ce que j'ai fait ? Je suis assise ici, tranquille, sereine, à vous regarder, et vous me criez dessus !
- Tu allais sauter sur la table !
On ne peut rien leur cacher ! Scouby dit toujours que toutes mes pensées se lisent dans mes yeux clairs. Si seulement je pouvais porter des lunettes solaires !
Je transige : "Un tout petit bout de table ! Laissez-moi m'asseoir sur un tout petit bout de table ! Je ne bougerai pas, promis !"
Après, centimètre par centimètre, l'air ailleurs, je m'approcherai du beurrier...
- Pas question !
C'est mal parti !
Puisque c'est comme ça, je vais me réfugier dans mon Titanic !
Je surprends votre regard incompréhensif : "Le Titanic d'Ardoise ?"
Je vous explique : il y a quelques semaines, Scouby, en considérant mon beau panier en tissu "Félix", a constaté qu'il était un peu défraîchi.
- Il n'est plus très propre, ton panier ! Regarde tous ces poils gris !
- Mais ce sont mes poils à moi ! Et c'est ma délicieuse petite odeur qui flotte dans ce panier ! Tu ne vas quand même pas...
Si ! Elle a pris le panier et l'a fourré dans la machine à laver.
Il en est ressorti tout propre, ça oui ! Mais complètement amolli et un brin rétréci !
Maintenant, quand je m'installe dedans (ou dessus, selon mon humeur), je déborde de tous côtés. Quand je bouge, le panier penche, penche... un vrai Titanic ! En tout petit.
Scouby l'a calé entre un fauteuil et une plante verte, pour que je ne tombe pas à la mer.
Quand je pense à toutes ces boîtes de pâtée "Félix" que j'ai dû ingurgiter pour réunir le nombre de points donnant droit à un panier ! La publicité devait dire, je suppose : "Offrez une maison à votre chat !"
Ici, c'est le chat qui fait tout le boulot !
A défaut d'avoir une brique dans le ventre, je commençais à la sentir dans l'estomac !
Une fois mon panier obtenu, j'ai continué à manger de la pâtée pour les autres félins de la famille qui, eux, n'aiment pas le Félix... Et un panier pour Scoubidou (la chatte de ma mémé) , et une maison pour Pastelle (la minette de ma tantine)!... Les ingrates n'y mettent jamais les pattes, malgré tout le mal que je me suis donné !
Puis, Scouby a eu envie d'une horloge "Félix" pour la cuisine. Bonne fille, je me suis à nouveau dévouée.
L'horloge est arrivée. Elle est splendide, noire et blanche, les chiffres sont remplacés par des chats dans toutes les positions possibles et imaginables.
Au bout de trois semaines, l'horloge s'est arrêtée définitivement, à cinq heures vingt.
Comme Scouby devient un peu myope, elle ne distingue pas clairement les petits chats qui se contorsionnent entre les aiguilles immobiles, mais elle sait qu'ils sont là, ça suffit à son bonheur.
Pourvu que la marque "Félix" ne nous propose pas un autre objet publicitaire, j'en ai marre de mâchouiller interminablement !
Chapitre 4
Figurez-vous, les amis, vous qui aimez les animaux, que ce post est un véritable SOS ! Scouby refuse de me donner mon repas ! Elle me maltraite, me tyrannise ! Me pousse à une fin (faim) atroce et prématurée !
Bon, arrêtez de vous tordre de rire comme ça, je savais que vous n'alliez pas me croire ! J'ai peut-être un peu exagéré... N'empêche que parfois, Scouby a un petit côté "Dr Jekill-Mr Hyde" très inquiétant...
Ainsi, imaginez la scène suivante : un début de soirée paisible et harmonieux. Vous avez, assis tranquillement dans leur fauteuil respectif, un Méchant et une Méchante. L'un en train de regarder la télé, l'autre plongée dans un livre. Sur le dossier du canapé, un doux-z-animal, tout gris et duveteux, se repose tranquillement, persuadé que la vie est belle. Malheureux doux-z-animal ! Il ne soupçonne nullement la tempête qui va s'abattre sur ses pauvres petites épaules.
Le doux-z-animal (candide et confiant) : gratt gratt gratt !
La Méchante (en un murmure sournois) : Ca y est, elle se gratte de nouveau !
Le Méchant détourne (avec effort) son regard du petit écran et le pose sur la malheureuse créature qui, inconsciente des idées sadiques qui se font jour dans l'esprit des Méchants, continue innocemment : gratt gratt gratt !
Le doux-z-animal : Ca chatouille ! Maudites puces !
Hélas ! Sur ces mots va se jouer un drame d'une crue cruauté ! Le décor est planté pour la tragédie. Les Méchants se lèvent, mine de rien. Lui va dans la chambre et en revient, muni d'un aérosol. Elle se dirige vers la malheureuse petite victime qui ne se doute encore de rien et croit (quelle illusion !) baigner dans un climat d'amour et de sécurité.
Maintenant, les Méchants encerclent le doux-z-animal qui se prélasse toujours sur le dossier du divan. Pourquoi se méfierait-il ?
Le Méchant (caressant hypocritement la superbe fourrure à triple épaisseur, abri d'hôtes minuscules et indésirables) : Gentille Ardoise ! Beau chacha guili-guili Allez, Michèle, vas-y, asperge !"
Asperge ? Il est fou ou quoi ? Quelle est la place de ce légume dans ma vie à moi ? A peine ai-je le temps de me poser la question, que la réponse jaillit, terrifiante : asperge vient du verbe "asperger" ! AU SECOURS !
Pschhhhhht ! Une affreuse substance malodorante entre en contact avec ma belle fourrure ! Je me mets à gigoter, éperdue.
Je suis un chat-martyr ! Appelez la Fondation Brigitte Bardot ! Alertez les médias ! Voilà qu'on répand cette ignoble mixture (est-ce une poudre, un liquide ?) tout au long de ma colonne vertébrale ! AAAAAH ! C'est FROID !
- Ardoise, arrête de hurler comme ça, tu exagères !
Je voudrais l'y voir, moi !
- C'est pour ton bien !
Voilà, l'éternel refrain ! Dans le temps, on brûlait des pauvres sorcières pour leur bien ! On colonisait des peuples (qui n'avaient rien demandé) pour leur bien ! Qu'on ne croie pas que je tombe dans le panneau !
Ils me lâchent. Je saute à terre et cours au hasard dans la pièce, toute tremblante et désorientée, cherchant un abri où me dissimuler. Je ne trouve rien. Toutes mes belles cachettes, si ingénieuses, me semblent à présent dérisoires. Rien ne pourra me secourir en cette occurrence. Le désespoir me submerge.
Vous vous imaginez ? Je suis HIDEUSE ! J'ai les poils tout raides et je ressemble à un porc-épic !
Les Méchants considèrent leur uvre, un peu gênés. Il y a de quoi !
- Pauvre Ardoise, elle est toute malheureuse ! s'apitoie l'arroseuse (pas arrosée hélas).
- Bah, ça lui passera ! Fallait bien le faire ! Elle nous remerciera plus tard ! commente le bourreau, à la fois fataliste et optimiste.
Après le désespoir viennent des pensées de vengeance : je balaie du regard les surfaces planes du salon, choisissant les bibelots que je jetterai à terre.
Pour me mettre à l'abri, je me cale derrière une statuette en bronze, très lourde, posée sur le coin de la cheminée. Il n'y a pas beaucoup de place, je suis un peu comprimée entre le mur et la statuette, mais ça ne fait rien. J'avance doucement la patte vers un affreux poisson en porcelaine que Daniel aime beaucoup.
- Daniel, ton poisson ! avertit la Méchante.
Il ne fait qu'un bond pour sauver son poisson. Puis il entreprend de débarrasser la cheminée de tout ce qui l'encombre.
Zut alors, ils ont compris ! Ils mettent en sécurité une lampe colorée en faux Tiffany (mon second objectif), le bronze derrière lequel je me terre (il pèse vingt-cinq kilos mais avec moi, on ne sait jamais) et me voilà toute seule sur la cheminée, toujours hérissée et fulminante.
Plus tard, quand ils me croient calmée et ne me regardent plus, je décroche le téléphone et laisse pendre le cornet. Dommage que je ne connaisse pas par cur le numéro d'appel du refuge Veeweide, je leur demanderais de revenir me chercher
Mes parents d'adoption mettront deux jours avant de se rendre compte que je les ai coupés du monde extérieur
Pour l'heure, je continue à ruminer de sombres pensées : ah, Scouby aura beaucoup de mal à se faire pardonner, je sens ça ! Je vais bouder jusqu'à...
Mais qu'entends-Je ? La porte du frigo qui s'ouvre ! Je tourne la tête, mine de rien, pour observer sans qu'elle me voie. Officiellement, je suis mortellement offensée. En réalité, ma colère commence à se diluer...
Du coin de l'oeil, je la vois prendre une boite de carton bleu. Je reconnaîtrais cette boîte entre toutes : du colin d'Alaska surgelé ! Mon plat préféré !
Elle pose deux ou trois briquettes de poisson sur une assiette, ouvre le four à micro-ondes... BZZZZZZZZZZ !
Je suis tout ouïe ! Oh, le chant harmonieux du four à micro-ondes !
BZZZZZZZZZ ! Ding !
Je bondis !
- Mon poisson est cuit ! Mon poisson est cuit !
- Attends, ma minette, faut que ça refroidisse !
C'est ça que je ne comprends pas : quand ça a fait "DING" c'est que c'est prêt, hein ? Pourquoi est-ce qu'il faut encore attendre ? C'est de la cruauté, ça !
Et ce bête colin qui met du temps à refroidir ! Il pourrait un peu se grouiller, celui-là !
Après de longues, longues minutes, j'ai enfin droit à mon poisson. Evidemment, je suis restée tout ce temps postée devant le four, bien droite, la queue en cierge. Faut pas qu'ils oublient de me nourrir, hein ? Ils me doivent bien ça après m'avoir torturée de si honteuse manière !
Le colin me paie de toutes mes souffrances. C'est absolument DELICIEUX !
- Bon, dis-je, ça va, je ne boude plus, je ne suis plus fâchée. Mais faites attention, hein ? La prochaine fois, ça ne se passera pas comme ça !
Bien entendu, ça se passe toujours comme ça... mais dans l'intervalle, j'aurai oublié !
Mes puces sont parties, mon pelage est redevenu soyeux. Une fois de plus, j'ai dû traverser l'épreuve de la visite chez mon véto et, comme je suis un chat qui s'intéresse à tout, j'ai jeté un coup d'oeil sur mon petit carnet de santé.
- Chat - Sexe féminin - Tricolore...
Tricolore, moi ? Je me campe devant le grand miroir de la lingère, m'examine soigneusement. Mon poil est gris... Bon, il y a évidemment plusieurs nuances de gris, je suis plus claire sous le menton, et si mon dos est un peu tigré, mon ventre est plutôt ocelé... C'est très joli je trouve. Mais quant à être tricolore... Qu'est-ce qu'il a voulu dire, le docteur ?
Après une laborieuse réflexion, je crois avoir trouvé : Mais-bon-sang-c'est-bien-sûr !
Je suis grise de fourrure, mais j'ai des yeux d'un vert tendre et une petite langue du plus joli rose !
Voilà pourquoi je suis tricolore !
Je poursuis ma lecture... Hein que vous aimeriez avoir un chat comme moi ? Unique. Du moins c'est mon opinion, très objective vous en conviendrez.
- Signes particuliers : néant...
Comment, néant ? Je suis ulcérée : ce vétérinaire a vraiment les yeux dans sa poche, il n'a pu apprécier à sa juste valeur l'être d'exception qu'il avait le privilège d'examiner en son cabinet ! "Néant" ! Non mais des fois !
S'il devait m'arriver quelque chose dans la rue, personne ne pourrait me reconnaître, à cause de cette infâme mention dans mon carnet de santé ! Personne ne s'écrierait : " Mais c'est l'Ardoise de Scouby, je la reconnais à ses signes particuliers !"
Il faut absolument que je corrige cela : à la place de "Néant", je pose soigneusement l'empreinte de ma patte, comme une petite fleur ouverte. Au moins, on pourra me reconnaître à mes empreintes digitales...
Ensuite : "Tatouage : ACR... " et puis trois chiffres.
C'est vrai, je suis tatouée, pour qu'on puisse me reconnaître en toutes circonstances. Si je décidais un jour de faire mon baluchon et de me lancer à la conquête du vaste monde, il me faudrait déjouer une surveillance policière de tous les instants. Cette seule perspective suffit à me détourner de toute idée de voyage...
Finalement, je me sens si bien chez moi !!!
Chapitre 5
Et voilà, l'habitude est prise ; tous les vendredis, je dois quitter mon appartement bien chauffé pour affronter la froidure de notre bicoque de campagne ! Avouez qu'il y a de l'abus !
Enfin, lentement l'hiver se passe et le printemps fait son apparition. Le soleil consent à me chauffer la plante des pattes, dans le jardin, des jonquilles dorées pointent le bout de leur nez (si j'ose dire !). J'assiste à ce renouveau, en arborant une expression mi-pensive, mi-sévère, qui convient bien à ma petite figure grise... Même si je suis secrètement contente, je ne vais pas le montrer, hein ! Puisqu'ils ont l'idée biscornue de me traîner chaque week-end jusqu'ici, autant que mes humains s'inquiètent un peu en me voyant cet air lointain...
Assise sur l'appui de la fenêtre de la salle à manger, je pose sur le jardin un oeil blasé, voire désenchanté... La Dame aux Camélias, c'est moi !
Mais que vois-je ?
Scouby est assise sur la terrasse et un chat noir et blanc, pas timide pour un sou, se dirige vers elle en ronronnant. Vers MA Scouby à moi ! Quel toupet !
Ouvrons une petite parenthèse. Je suis un peu jalouse. Pas comme Sa Seigneurie Caramel, mais quand même un peu. Un soupçon... D'ailleurs, c'est toujours par un soupçon que commence la jalousie, n'est-ce pas ?
Il y a quelques semaines, j'avais bien senti, en humant une odeur étrangère, qu'un autre chat avait tourné autour de ma mère d'adoption... Je n'ai rien dit, j'ai simplement pensé : "Tiens tiens..." et j'ai manifesté envers ma famille une certaine froideur...
Et maintenant, le voilà, ce chat, là, devant moi ! De l'autre côté de la fenêtre !
Le nouveau venu fait des manières. Il ronronne, effectue des 8 autour des chevilles de mon humaine subjuguée, il lui jure que ce n'est pas pour recevoir de la nourriture qu'il vient, non, non, c'est par amour pour elle... Un amour éternel.
Visiblement, elle le croit.
Et vous, vous y croyez ?
J'abandonne mes attitudes romantiques et ricane. Intérieurement.
Scouby rentre dans la maison, farfouille dans le frigo, pose divers ingrédients sur la table de la cuisine
Bien sûr, je saute sur la table pour contrôler les opérations.
Elle ouvre une boîte de nourriture pour chats, en emplit une assiette.
Je renifle. En temps ordinaire, je détournerais dédaigneusement la tête : "Fi ! Une boîte bon marché !"
Aujourd'hui, j'ai une position à défendre. A la grande surprise de Scouby, je lèche les boulettes de viande.
Vous comprenez, vous autres ? C'est pour établir ma suprématie ! Le chat dominant est celui qui mange le premier !
Scouby verse du lait dans une soucoupe. Surmontant mon dégoût habituel pour cette substance, j'avale à petites gorgées délicates une partie de l'infâme breuvage.
- Et maintenant, Ardoise, puis-je aller donner à manger au chat noir et blanc ?
- Je te le permets ! dis-je, magnanime.
Pendant qu'elle s'exécute, je retourne sur mon appui de fenêtre pour dominer la situation.
Scouby dépose l'assiette sur le sol de la terrasse. Le chat noir et blanc fait mine de ne pas voir la pitance, il prend des airs éthérés, décoche à ma mère adoptive des oeillades énamourées... Ce n'est qu'après bien des salamalecs qu'il consent enfin à se sustenter.
Coup de foudre réel ou comédie ? Je réserve mon jugement.
Après avoir vidé la gamelle jusqu'à la dernière bouchée, le matou lève les yeux vers la fenêtre... et m'aperçoit ! Il en reste figé de stupeur, l'espace d'une seconde puis, histoire de mieux m'admirer, il saute à son tour sur l'appui de fenêtre, à l'extérieur, et colle son museau contre la vitre. J'en fais autant de mon côté, bien sûr.
- Ardoise ! Viens faire connaissance, viens ! Regarde comme il est gentil et bien élevé !
Alors là, je ne suis pas d'accord, parce que je sais très bien ce qui va se passer ! Et, bien entendu, ça ne rate pas : elle vient vers moi avec mon collier et ma corde !... Parce que, vous savez, il paraît que je ne peux pas sortir au jardin sans ma corde ! Paraît que je suis une fugueuse ! Paraît que j'entre chez les voisins sans leur demander la permission !
Je regimbe ; "Pas la corde ! De quoi je vais avoir l'air, moi, avec ce collier et cette corde ? Tout mon prestige va se retrouver par terre !"
- Pas question que tu sortes sans ta corde, je te connais trop bien !
Tant pis ! Le cou orné d'un beau collier de velours bleu turquoise, je sors de mauvaise grâce, la queue aplatie, les pattes fléchies.
Le chat noir et blanc ne fait montre d'aucune défiance. Après m'avoir dévisagée avec curiosité ("C'est qui, cette drôle de bête tout grise ?"), il s'approche et nous nous tâtons mutuellement le museau. ("Tiens, c'est un chat, je n'aurais pas cru...").
Il faut avouer que malgré un visage patibulaire que lui confère un bon gros nez de boxeur, il a l'air assez accommodant. Je tiens toutefois à mettre les points sur les i dès notre première rencontre :
- Chat noir et blanc, c'est moi Ardoise, la chatte de cette maison ! Je vous avertis : j'accepte de vous voir batifoler sur la terrasse ou dans le jardin, mais la maison, c'est MON domaine, compris ?"
- Mais je n'ai jamais dit le contraire, douce et belle Ardoise ! proteste-t-il vertueusement, la patte sur le coeur.
Ayant ainsi parlé, il se détourne avec nonchalance et va faire un petit tour dans ce jardin que je viens de lui laisser... Je constate qu'à chaque tronc d'arbre, il lève la queue bien droite pour faire jaillir quelques gouttes odorantes qui marqueront son territoire... Est-ce un pied-de-nez à mon égard ?
J'affecte la plus profonde indifférence.
Mais quelles manières, grand Dieu, quelles manières !
Plus tard, dans l'après-midi, nous nous sommes revus plusieurs fois, moi faisant des mines à la fenêtre et lui rôdant à proximité de la terrasse. Je ne dis pas que c'est le grand amour, mais nous ne manifestons aucune hostilité l'un vis-à-vis de l'autre. S'il fallait me pousser à exprimer clairement ma pensée, je dirais que je ne suis pas mécontente, au bout de trois années passées exclusivement en compagnie de mes humains, d'avoir pu enfin rencontrer un congénère. Vous n'imaginez pas, les amis, comme ça peut être fatigant parfois de se retrouver, seule de sa race, au milieu d'êtres fondamentalement différents de soi... même s'ils sont bien intentionnés ! C'est rafraîchissant de pouvoir, de temps à autre, parler son propre langage avec quelqu'un qui le comprend et vous répond sans accent ! Si vous saviez toutes les significations que peuvent revêtir les sons : "Miaou ! Rrrrou ! Rrrrou ! Mééééou !" Aucun humain ne pourra jamais saisir la subtilité de mon langage... Mais font-ils de réels efforts, mes humains ? C'est là que le bât blesse... Moi, j'étudie, je comprends presque tout ce qu'ils disent, mais eux... n'en parlons pas ! Enfin...
Chapitre 6
Revenons à nos moutons... ou plutôt à notre chat noir et blanc.
Quelques jours plus tard, il faisait beau. Scouby était assise dans son fauteuil de jardin, à savourer les rayons du soleil, et moi j'étais étalée dessous, pour me préserver du même soleil !
Il va sans dire que j'étais à nouveau coquettement revêtue de mon collier de velours bleu et de ma corde... rose, vous imaginez ! Ca fait un peu layette je trouve Pourvu que je ne sois pas trop ridicule !
Quand vous avez une longue, longue corde autour du cou, certains petits jeux sont possibles : ainsi, vous pouvez tourner interminablement autour d'un fauteuil, en faisant de très jolis noeuds, très artistiques. Quand vous vous retrouvez ficelée comme un saucisson, vous gémissez lamentablement... et contemplez, satisfaite, vos humains s'escrimer à défaire votre ouvrage. Puis, à peine êtes-vous libre que vous pouvez recommencer...
Ca les fait enrager, c'est euphorisant !
Et puis, ça leur apprendra à m'attacher de manière à ce que je ne puisse pas franchir la haie du jardin ! Moi qui aime tant me faufiler chez le voisin !
Donc, j'étais occupée à virer, à tourner... Je chantonnais même, d'une petite voix mélodieuse :
"Sous ta chaise Michèle (vrai nom de Scouby),
Tourne-ron-ron !
Si la corde s'emmêle,
C'est bon, c'est bon !
Peaufinons la technique,
Tournicotons !
Ah quelle gymnastique,
J'en suis coton !
Sous ta chaise Michèle,
Tourne-ron-ron !
Je suis ton chat fidèle
Et polisson !"
- Comme c'est mignon, ces petits miaous, Ardoise !
Je fredonne une chanson de ma composition, et elle appelle ça des "petits miaous" ! Ecoeurée, je ne réponds pas et tourne de plus belle. Elle va avoir du mal à défaire ces noeuds-là !
J'en souris dans mes moustaches.
- Oh, Ardoise, regarde qui arrive ! Ton copain le chat noir et blanc !
- QUOI !
Mon sang (lui aussi) ne fait qu'un tour : en une seconde, je refais en sens inverse mon patient chemin et débouche à l'air libre, hagarde, la queue fouettant rageusement l'air.
Et puis, subitement, je réalise qu'à cause de ce raseur de chat, j'ai fait une fameuse bêtise : j'ai démontré que j'étais capable de défaire mes noeuds moi-même !
Et Scouby, habituellement si distraite, l'a vu ! Enfer et damnation !
- Bonjour, douce Ardoise !
- 'jour !
- On est hargneuse, aujourd'hui ?
Je ne daigne pas répondre. Je suis de mauvaise humeur, ça se voit, non ?
Et l'intrus, là, avec son éternel sourire !
Il s'approche innocemment. je lève une patte et... vlan ! Une gifle, sans rentrer mes griffes. Vous n'imaginez pas le bien que ça fait ! A moi, bien sûr, pas à lui
Il recule prudemment.
- Votre charme est piquant, chère Ardoise !
Je me redresse et lui rétorque avec emphase :
"Oncques ne cherche noyse
A la vaillante chatte Ardoyse !"
- ?????????????
- C'est la fière devise de ma noble famille, dis-je.
Il en a le souffle coupé.
- De mère en fille, Ardoise de Gouttière ; avec un petit de, précisé-je.
Le regard de l'abruti s'éclaire : " De Gouttière ! Moi aussi, je suis un de Gouttière !" s'écrie-t-il.
- Certainement pas de la même branche ! retorqué-je dédaigneusement.
- Mais peut-être bien du même arbre !
Je déteste les chats qui font de l'esprit !
Parce que, évidemment, pour tout vous dire, la "fière devise de ma noble famille" n'est pas de moi ! J'ai demandé à l'esprit de la chatte Caramel de m'aider en cette circonstance, cela ne lui a pris qu'un instant de réflexion.
- Oh que c'est beau ! Oh que ça fait de l'effet ! me suis-je extasiée avec gratitude. Mais pourquoi on ne pourrait pas dire plutôt :
"Oncques ne cherche noyse
à la TERRYBLE chatte Ardoyse" ?
Ca me ferait un y de plus, j'aime bien les y !!!
Elle a tellement ri qu'elle a failli s'étrangler, malgré son absence de corps terrestre.
- Point trop n'en faut, petite chose ! Si je te qualifie de "terrible", avec ou sans y, le monde s'en tiendrait les côtes jusqu'à la consommation des temps !
Elle exagère ! Je peux avoir l'air "terryble" si je veux !
- En tout cas, le chat noir et blanc va en être baba ! La dernière fois que je l'ai vu, j'ai craché pour l'intimider, mais il n'a pas été impressionné ! Et Scouby et Daniel non plus ! Comment que ça se fait ?
- Montre comment tu as fait.
J'ouvre grand la bouche, montre mes dents aiguës, roule des yeux : "Kssssst ! Frrrrrt !"
- Voilà, c'est bien ce que je pensais : tu n'es absolument pas crédible !
- Hein ?
- Tu as oublié de gonfler ta queue ! Un chat vraiment en colère gonfle la queue. En plus, c'est excellent pour les poils, ça les aère.
- Mais j'ai déjà une belle queue bien touffue ! Et puis, je ne sais pas comment on fait pour...
- Regarde !
Horreur ! En un instant, je me trouve face à un monstre : des yeux de braise, une échine de dragon, une queue trois fois plus grosse qu'à l'ordinaire !...
- Kaï ! Kaï ! J'ai peur !
- Tu vois, dit-elle en reprenant instantanément son aspect normal de chatte distinguée, c'est comme ça qu'on fait ! Mais tu n'es vraiment pas douée pour l'intimidation, il faut bien l'avouer !
- Tant pis, je me contenterai alors de la fière devise de ma noble famille... Vous avez une devise, vous, Vot'Seigneurie ?"
- Bien sûr ! Avec un blason oeil d'azur et extrémités couleur vison sur fond de sable !
"Noble Fleuron de la Gent Féline,
Chat Royal et Sûr de Son Droit,
En Tous les Temps Digne de Foi,
Gloire et Honneur au Siamois !"
- Mazette, c'est-y possible !
Elle ne se prend pas pour rien, Sa Seigneurie !
Revenons une nouvelle fois à nos moutons... ou plutôt à notre chat noir et blanc. Orca de son prénom.
Parce qu'il a même un prénom, maintenant ! Quel toupet !
Il se conduit exactement comme si nous avions gardé les souris ensemble, ce qui n'est pas du tout, mais alors pas du tout le cas !
Et voici qu'il s'approche de Scouby qui lui fait fête ! Et voilà que Daniel lui grattouille le cou !
Quel sans-gêne ! Je suis offusquée.
Je m'assieds précautionneusement sur l'herbe verte et regarde d'un autre côté. Les faits et gestes de cette créature ne m'intéressent absolument pas ! Je regrette bien de lui avoir gentiment reniflé le nez le jour où nous avons fait connaissance : il a dû se faire des idées erronées sur la suite de nos relations.
Alors, voilà le tableau :
A gauche : moi, paresseusement étendue sur l'herbe, bayant aux corneilles et contemplant le ciel d'un oeil (faussement) absent.
A droite : lui, assis sur son derrière, occupé à se lécher avec méthode, l'air très absorbé.
Au centre : Scouby et Daniel dans leurs fauteuils de jardin, nous considérant tous deux, dans l'attente de la suite des événements.
- Ce n'est pas vraiment Roméo et Juliette...
- Non, c'est plutôt Charles et lady Di !
L'Orca (puisque Orca il y a) se lève et se dirige à nouveau vers moi, tout sucre tout miel.
Il s'est lavé avec un soin méticuleux et regrette visiblement de n'avoir pu s'asperger d'eau de toilette. Son pelage brille comme un miroir.
- Noble Ardoise...
Je m'arrache à mes songes et pose un oeil glacé sur ce misérable insecte qui ose m'adresser la parole.
- Me trouvez-vous tellement antipathique ?
- Z'êtes pas mon idéal masculin.
- Oh ! Toutes les chattes du coin trouvent que je ressemble à Depardieu !
Je le dévisage : ce gros nez ! Ces petits yeux !... Bon, c'est vrai qu'il a quelque chose de Gérard...
Mais cette fourrure où le blanc et le noir alternent de si étrange façon ! Je ne m'y ferai jamais !
- Pourquoi ne me permettez-vous pas de faire un petit tour à l'intérieur de votre maison ? Juste pour regarder ?
- Pas question !
Il soupire. Il pense toutefois que je ne suis pas là tous les week-ends et que les humains sont quand même plus faciles à manipuler...
En quoi il n'a pas tort.
Cette semaine, Daniel a pris congé et est venu tout seul dans notre maison de campagne. Orca s'est attaché à ses pas et l'a couvert de regards extasiés.
Sensible à cette admiration, Daniel lui a offert, au premier jour de leur cohabitation, des friandises "Croc'Menu Félix".
- C'est bien meilleur que les boîtes de M'dame Scouby ! a estimé Orca, en connaisseur.
Le second jour, Daniel lui a offert de la pâtée "Friskies".
-J'n'ai jamais rien mangé de si bon ! a ronronné joyeusement l'Orca.
Le troisième jour, Daniel l'a brossé et lui a enlevé ses tiques.
Le quatrième jour, Orca se prélassait dans un fauteuil à côté de Daniel et faisait une timide incursion dans la maison. Il est même entré dans la cuisine pour regarder comment Daniel préparait sa nourriture.
Le lendemain, Scouby est arrivée par le train. Moi j'étais restée à l'appartement avec Olivier.
Daniel a bien dû la mettre au courant de l'évolution de la situation :
- Tu sais, heu... Orca n'aime plus les boîtes bon marché ni les croquettes que tu lui as achetées... Il préfère les Friskies et les Croc'Menu ! Et le saumon fumé ! et...
- Bon, ça va, j'ai compris !
A présent, quand je ne suis pas là, Orca se conduit comme le chat de la famille. Scouby lui a préparé un petit lit douillet avec un de ses vieux pulls, dans une caisse en bois déposée à l'abri de la pluie et du vent. Pour faire plaisir, le chat noir et blanc va y dormir, à l'occasion. Le reste du temps, en vrai vagabond qu'il est, il vadrouille dans le village.
Le week-end prochain, je serai obligée d'accompagner mes parents à la campagne, Olivier ne peut pas me garder. Je ne suis pas encore au courant des nouvelles habitudes de l'Orca...
Voilà Orca

Chapitre 7
Voilà, le week-end est arrivé et j'ai pris la route avec, il faut bien l'avouer, l'arrière-pensée de " snober " à nouveau ce chat noir et blanc qui s'imagine que ma famille lui appartient ! Je fais une fixation sur cet individu en ce moment, j'en rêve la nuit, c'est plus possible !
A peine sommes-nous arrivés, Daniel ouvre la porte qui donne sur le jardin et, bien sûr, qui est apparu aussitôt, tout guilleret ? Devinez !
- Miâââââââ ! Enfin vous voilà ! J'ai attendu toute la semaine, moi, j'ai faim !
Il ne semble pourtant pas amaigri Il doit avoir de bonnes adresses, l'Orca !
- Bonjour, adorable Ardoise ! Z'êtes encore plus jolie que le week-end passé !
Il est tellement charmeur que je n'ai pu faire autrement que le saluer à la manière " chat " : mon petit nez à moi contre son gros pif à lui.
Puis, me rappelant mes précédentes résolutions, j'ai adopté une attitude distante tandis qu'il s'empiffrait joyeusement de croquettes et d'une boîte de " Félix ". Mon Félix à MOI !
- Tiens, Orca est plus propre qu'Ardoise, a remarqué Daniel qui n'en rate pas une. " Lui, il mange ce qu'il a laissé tomber à côté de son assiette, Ardoise, elle, laisse tout par terre ! "
Je lui lance un regard meurtrier. Inutile de discuter avec ces humains, ils sont plus bêtes que mes quatre pattes !
Le repas terminé, je me juche élégamment sur un fauteuil de jardin pour faire ma sieste et Orca, toujours souriant et pacifique, se couche au pied dudit fauteuil.
Ah, au moins, ma suprématie est reconnue ! Je me dégèle insensiblement.
- Divine Ardoise
- Keskya ?
- Moi aussi, je me suis trouvé un slogan !
- Un QUOI ?
- Un slogan ! Comme vous, avec tous ces mots ronflants qui se terminent par " oyse " !
Tout ce qu'il faut entendre ! L'orgueilleuse devise de ma noble famille, un slogan !
- Dites toujours
Je m'attends au pire.
- ORCA, MAITRE-CHAT ! clame-t-il fièrement.
- Yaksa ?
- Ben quoi, ça vous suffit pas ? C'est percutant, ça sonne : " Orca, maître-Chat !" sans oublier le point d'exclamation ! Ca veut tout dire, n'est-ce pas ?
- Bof !
Si tout le monde se met à avoir une devise, maintenant ! Ca devient d'un commun, vous ne trouvez pas ?
Il s'étire.
- Je vais me promener une heure ou deux. Si je ne vous vois plus ce soir, je vous souhaite une bonne nuit, divine Ardoise !
Mais où a-t-il appris à s'exprimer comme ça ? Pour un vagabond, il a assez belle allure, je dois bien l'avouer : propre, le poil bien brillant
Et il va et vient librement ! Je me renfrogne : pourquoi dois-je subir ce collier bleu et cette corde rose, et pas lui ?
Je lui pose (un peu aigrement) la question.
- Il y a ainsi, dans l'existence, certains mystères insondables, dit-il avec philosophie. Ainsi, moi-même, je me demande souvent pourquoi vous avez le droit d'entrer dans cette maison et moi, non ?
Sur cette réflexion destinée à planter un germe de culpabilité dans ma petite âme si pure, il se détourne et s'éloigne d'un pas serein.
- Tiens, Orca ne passe pas la soirée avec Ardoise, aujourd'hui ? s'étonne Scouby.
- Il la trouve peut-être moche, avance Daniel.
Quand je vous disais qu'il n'en rate pas une ! Le goujat ! Scouby vole à mon secours.
- Il serait bien difficile, dit-elle. Une si ravissante petite chatte, avec une tête bien ronde, de beaux grands yeux verts bien fendus, de si belles moustaches tombantes et une superbe fourrure à triple épaisseur !
A cette énumération de mes charmes, je me rassure. C'est quand même vrai que je suis magnifique et ma fourrure ! De première qualité, la fourrure, je vous le garantis ! Peut-être un peu rêche au toucher, mais bien épaisse, inusable !
Elle a raison Scouby ! Même si on dirait qu'elle cache un petit sourire
Quant à Daniel, je ne lui parle plus ! Je ne le regarde même plus. Pendant au moins cinq minutes. Ca lui apprendra ! Je me détourne d'un mouvement plein de fierté et regarde au loin.
- Ben quoi, Ardoise boude ? demande-t-il, étonné.
- Forcément, tu as dit qu'elle était moche ! Tu oublies qu'elle comprend tout ?
Il en reste comme deux ronds de flan. Il ne s'était pas encore rendu compte qu'effectivement, je comprends tout !
Le lendemain matin, samedi, Orca est là, bien sûr, à la première heure pour prendre son petit déjeuner ! Nous avons passé une journée détendue, comme je les aime. Moi, j'ai dormi, lui s'est baladé à gauche et à droite.
Une malheureuse jeune pie, encore toute petite, gisait morte sous le grand sapin.
Orca flânait dans le jardin quand il est tombé en arrêt devant le volatile inanimé.
- Tiens ! Mon repas !
Il s'en est emparé aussitôt et commençait à plumer l'animal d'une patte experte, lorsque Scouby l'a aperçu.
- Oooooh ! Quelle horreur ! Je ne peux pas voir ça !
Daniel a pris la pie des pattes de l'Orca tout ahuri, et est allé la cacher sous un amas d'herbe coupée, en attendant de s'en débarrasser définitivement.
- Et mon repas ?
Tout décontenancé, Orca est revenu dix fois à l'endroit où il avait trouvé la pie, s'attendant toujours à la voir reparaître comme par magie. Peine perdue !
Il n'en revenait pas : " Vous en avez de bonnes, vous ! Me voler mon repas ! "
C'était à mon tour de me montrer philosophe :
- Que voulez-vous, mon cher Orca, tout maître-chat que vous soyez, vous ne comprendrez jamais les humains ! Leurs réactions sont imprévisibles !...
Le soir, nous avons fait un barbecue et avons mangé des petits os grillés. Pour moi, Daniel a soigneusement détaché la viande de l'os et l'a coupée en petits morceaux. Il s'apprêtait à en faire autant pour l'Orca lorsque celui-ci a protesté : "Pas la peine, vous savez ! Je sais me débrouiller tout seul, suis pas une chochotte ! "
Et hop ! En un instant, des dents et des griffes, il a soigneusement nettoyé son os. Il n'y restait plus la moindre parcelle de viande, on voit qu'il a l'habitude de manger " sauvage " !
Heu dans son esprit, c'est qui la " chochotte " ?
Le lendemain, dimanche, la situation s'est gâtée
Après son petit déjeuner, Orca est allé faire une promenade digestive. Vers midi, il est revenu, mais en quel état ! Le museau ensanglanté, un il fermé et purulent, la queue basse Horrifiée, Scouby a essayé de lui nettoyer l'il avec de l'eau tiède, mais impossible de l'approcher !
- Si vous ne pouvez pas me guérir d'un seul coup, je préfère qu'on ne me touche pas ! a-t-il grommelé.
Que s'était-il passé ? Avait-il rencontré un autre chat belliqueux, s'était-il fourré dans les épines ?
Il a accepté un peu de nourriture pour se remettre de ses émotions, puis s'est éloigné. Sans même me dire au revoir !
Nous ne l'avons plus vu de la journée et, le soir venu, nous sommes rentrés tristement à la maison.
L'ambiance n'a pas été à la joie, cette semaine-là ! Mes parents n'arrêtaient pas de se faire des soucis pour leur petit " chat des champs " (Oui, moi je suis la " chatte des villes " et lui c'est le " chat des champs ")
Ils avaient peur que ses blessures se soient infectées, ils se posaient des questions Allaient-ils le revoir ? Je me le demandais aussi, en catimini.
Le vendredi suivant, ils sont partis à la campagne sans m'emmener, cette fois. Peut-être craignaient-ils de m'infliger un spectacle déprimant, avec ce pauvre Orca blessé.. . mort peut-être ! Je suis restée avec Olivier.
A peine arrivés à la maison, Scouby a ouvert la porte du jardin et, deux minutes plus tard quelle joie : une voix bien connue a retenti !
- Miâââââââ !
- Orca ! Viens, mon minou, je vais te donner à manger !
On dit que c'est solide un chat, eh bien je crois que c'est vrai : Orca ne se ressentait plus de ses blessures si spectaculaires ! Il avait de nouveau bon il bonne patte, avec juste quelques cicatrices supplémentaires sur le museau.
Mes parents éprouvaient un tel soulagement que, bien sûr, l'Orca a été encore plus dorloté que de coutume ! Ils lui ont même ouvert la porte de la maison
Il a passé sa tête dans la salle à manger et m'a cherchée des yeux en émettant un petit roucoulement. Puis, s'apercevant que, cette fois, je n'étais pas du voyage, il a trouvé une vieille croquette que j'avais abandonnée sur le sol et l'a mangée mélancoliquement en pensant à moi
Du moins je le crois. Je suis un peu fleur bleue tout au fond
Pendant ce temps, j'étais bien contente, je jouais avec un cadeau que m'a fait Olivier (qui m'adore, comme chacun sait) : des petites souris en tissu. J'en ai une blanche, une noire et une grise qui me ressemble un peu
Moi qui devenais un peu flemmarde, je suis transformée depuis que j'ai reçu ce présent, vous devriez me voir ! Je saute, je virevolte, je cours derrière les petites souris, je les pousse de la patte, je me couche dessus et les couve sous mon petit ventre bien douillet Quels jouets, ouah ! Génial ! Quand j'en ai assez des souris, je me tourne vers mon " bébé ". Vous ne savez pas ce que c'est, mon bébé ? C'est une peluche qui a exactement la même teinte que moi, et elle est même tigrée ! Vous vous rendez compte ? Personne ne sait quel genre de bête elle peut représenter, mais ça m'est égal. Je la secoue avec mes dents, la lance en l'air, la rattrape, la piétine, l'enfouis sous les coussins des fauteuils C'est une bêbête à tout faire, vous voyez ?
Parfois Scouby prend une expression inquiète en me voyant jouer si fort.
- Je ne sais pas si tu as eu un jour des petits, avant qu'on se connaisse, Ardoise, mais j'espère bien que tu ne les traitais pas comme ça !!!
Ben quoi ? Qu'est-ce qu'il y a à redire à la façon dont je traite mon bébé ?
Elle se mêle de tout, ma mère à deux pattes, c'est un monde ça !
Il paraît que mes petites souris sont bourrées d'herbe pour chat Je ne les ai pas ouvertes pour vérifier, j'ai assez d'herbe à ma disposition : à l'appartement dans un petit pot et à la maison, tout le jardin rien que pour moi ! Ce que moi j'aime faire avec mes souris, c'est les pousser subrepticement sous un meuble et puis me mettre à miauler d'un air éploré. Après, c'est très comique : toute la famille se met à quatre pattes pour chercher mes souris. Moi, juchée sur un fauteuil, je supervise les opérations. Puis, quand les souris sont retrouvées et déposées devant moi, bien alignées, je m'en désintéresse et vais inspecter le contenu de ma gamelle.
Si je n'y faisais attention, nous toucherions là à un sujet sur lequel je pourrais me révéler intarissable : la nourriture ! Il paraît que je deviens difficile, mais difficile ! Du moins, c'est ce que dit Scouby. S'il fallait m'écouter, moi, ce serait tellement simple de me contenter ! Le matin, en me levant, j'apprécierais une petite boîte fraîchement ouverte des " pépites de dinde " ou quelque chose comme ça. Puis, vers midi, après ma première sieste de la journée, je me referais des forces avec un bon gros morceau de colin d'Alaska bien écrasé à la fourchette, je retournerais dormir un peu et, vers trois heures de l'après-midi, je m'enfilerais une portion de steak haché et, le soir Mais j'arrête ici, paraît que je dois limiter mes ambitions. On ne fait jamais ce qu'on veut dans la vie ! Si c'était ma vocation, à moi, d'être gourmette ?
Un job qui m'aurait bien convenu, tenez, c'est " goûteur " chez Félix ou Whiskas Hélas ! Personne n'est venu me solliciter, personne n'a remarqué à quel point je serais douée pour ce métier ! Snif
Chapitre 8
Le week-end suivant, je suis repartie à la campagne. Scouby et Daniel espéraient qu'au spectacle de mon jardin tout ensoleillé, je ferais un peu d'exercice pour maigrir Du genre courir après les papillons, vous voyez ? Rien à faire, je ne vois pas pourquoi je me donnerais en spectacle en sautillant sur commande, j'ai ma dignité ! Et puis je ne suis pas grosse j'ai l'air un peu enveloppé, mais c'est une illusion d'optique : ma superbe fourrure à trois épaisseurs en est responsable En plus elle a des rayures horizontales, tout le monde sait que c'est grossissant. En plus Et puis flûte, je n'ai pas à me justifier !
Mes parents étaient tous les deux sur la terrasse, il faisait superbe en ce milieu d'automne et moi, je dormais pardon, je méditais sur un fauteuil à l'intérieur de la maison, dans la petite pièce qui donne sur le jardin. De ce siège moelleux, j'ai vue sur la porte. Il faut bien que je surveille Orca lorsqu'il se balade dans les parages !
- Tiens, vous êtes là, jolie Ardoise ?
Qu'est-ce que je disais ! Il a suffi que je ferme les yeux un tout petit instant pour que le loup montre sa queue !
Il n'a pas l'air tellement heureux de me voir, aujourd'hui, bien qu'il me salue avec sa courtoisie habituelle. J'ai cru comprendre que, lorsque je ne suis pas là, il mène mes parents par le bout du nez. Quand je suis présente, il doit se montrer circonspect : après tout, c'est moi, Ardoise, la maîtresse de maison ! Je vais d'ailleurs lui rafraîchir la mémoire à ce sujet, cela ne lui fera pas de tort !
L'air aimable, je l'interroge :
- La semaine dernière, z'avez passé un bon week-end avec MES PARENTS-Z-A MOI ?
Admirez le subtil sous-entendu ! Tout en finesse !
- Excellent ! rétorque-t-il suavement. " Un peu trop court, toutefois deux jours, ça passe vite ! "
- La nourriture vous plaît ?
- Elle est délicieuse !
- Permettez que je vérifie ?
Sans attendre la réponse, je quitte mon fauteuil d'un bond, file droit sur la gamelle d'Orca et y plonge le nez.
Des croquettes ! Je m'empiffre avec allégresse. En général, je n'en reçois pas beaucoup parce qu'il paraît que je ne bois pas assez. Et un chat qui mange des croquettes doit boire, il paraît. Je me demande qui a inventé ça.
A un mètre de moi, silencieux mais l'il inquiet, l'Orca me regarde vider son assiette. Scouby s'indigne : " Ardoise ! Tu n'as pas honte ? "
Moi ? Non ! Je sais bien que l'Orca ne va pas mourir de faim, il est tombé à la bonne adresse !
Quelques instants plus tard, l'estomac bien gonflé, je fais appel à ma dignité naturelle pour regagner mon siège d'un saut élégant, tandis qu'Orca contemple tristement les deux croquettes que je lui ai laissées par pure bonté d'âme.
- Pauvre Orca, s'apitoie Scouby, je vais te donner autre chose, attends !
Qu'est-ce que je disais !
Mais que vois-je ? C'est inouï ! C'est c'est inqualifiable !
Sans hésiter, l'Orca emboîte le pas à ma mère d'adoption et les voilà se dirigeant tous deux vers la cuisine !
Tapie dans mon fauteuil, je ne dis rien. Je rumine mes croquettes et mes mornes pensées. Vous imaginez quelle liberté s'est octroyée cet intrus, sans même m'en avoir demandé la permission ?
Et il faut voir de quel air naturel il arpente le carrelage de MA maison ! On croirait qu'il n'a fait que cela toute sa vie ! Assurément, il n'en est pas à son coup d'essai !
Si seulement il pouvait, dans un élan d'orgueil typiquement masculin, lever la queue et asperger les murs de ces quelques gouttes malodorantes qui, parfois, lui échappent ! Scouby le remettrait vite fait à sa place, la seule qui lui convienne : DEHORS !
Pleine d'espoir, je lève le nez, renifle les alentours Aucune odeur suspecte, zut.
Il fait des efforts d'intégration, en plus !
Comme, ce week-end, Olivier nous accompagne, je fais bien attention : pas question que, d'un regard ou d'un tour de patte, l'Orca me vole l'affection de mon Grand Amour ! Heureusement, il n'y pense apparemment pas. C'est à Scouby qu'il réserve ses regards de merlan frit. Je me demande ce qu'il lui trouve Moi, quand Olivier paraît, je ne vois plus que lui, c'est l'astre de mon existence !
Le seul problème, avec lui, c'est que lorsqu'il s'occupe de moi quand Scouby et Daniel ne sont pas là, il m'achète des boîtes que je n'apprécie pas tellement-tellement Et pas moyen de lui faire comprendre que ces petites boulettes en gelée, je les aimais à la folie il y a six mois, plus maintenant ! Il ne saisit pas. Il croit que mes goûts sont immuables. Enfin ! Il faut bien que je mette un peu d'eau dans mon vin, comme on dit. C'est comme ça, dans un ménage !...
Ce dimanche, il fait toujours aussi beau, vraiment un temps exceptionnel. Scouby ouvre la porte du jardin et je m'élance vers ma touffe d'herbe favorite. Je mâchonne longuement, tout en inspectant l'horizon d'un il de lynx : pas d'Orca en vue ! Je m'installe confortablement sous la table de la terrasse. La vie est belle !
Mais pourquoi Scouby et Olivier rient-ils ainsi ?
- Regarde en l'air, Ardoise !
- ?????
- Miââââââ ! approuve une voix bien connue.
Résignée, je lève les yeux et que vois-je ? Une tête de chat à l'envers !
L'ineffable Orca, bien installé SUR la table, se penche pour mieux me considérer. Je suis peut-être subjective (je le suis même certainement), mais là, j'ai vraiment vu une étincelle malicieuse danser dans son regard ! Je n'ai pas bronché, j'ai fait comme si ses pitreries ne m'intéressaient pas ! Et c'est vrai qu'elles ne m'intéressent pas ! Vrai, vrai, vrai !
Il ne m'a pas taquinée davantage. Il est parti se promener, me laissant en famille, et je ne l'ai plus vu jusqu'à l'heure du départ. J'en étais bien soulagée : je n'aimerais pas qu'il me voie emprisonnée dans mon panier de transport. Je dois ressembler à un mini-fauve ridicule dans cette masse de tissu décorée d'innombrables " Félix " ! Quand on me sort pour poser ma prison sur le siège arrière de la voiture, je me tapis tout au fond : je perdrais toute crédibilité aux yeux des chats du voisinage, s'ils devaient me surprendre dans une telle position ! Et j'ai beau protester vigoureusement chaque fois qu'on m'enferme dans ce panier, peine perdue ! C'est comme si je chantais "Au clair de la lune"!
Ma petite vie a repris son cours paisible et bien ordonné. Scouby trouve que mes talents d'actrice s'affirment de plus en plus. Non seulement je joue avec mes souris en leur donnant vie, comme si elles étaient véritables (ce qui est l'enfance de l'art pour un chat), mais en plus, j'ai appris à tirer parti de l'immobilité même et ça, mes amis, c'est du génie à l'état pur ! Je vous explique :
L'autre jour, ma gamelle était vide et Scouby ne l'avait pas vu ! Moi, si, faites-moi confiance !
Un chat ordinaire se serait installé devant son set de table en miaulant lamentablement. Ou bien serait allé égratigner les mollets de Scouby afin d'attirer son attention.
J'admets que, de temps à autre, j'ai recours à de tels expédients. Mais comme je ne suis pas un chat ordinaire (du moins je le crois), j'ai trouvé mieux, bien mieux !
Je me suis posée délicatement sur mon derrière, dans un coin de la cuisine, et j'ai baissé la tête, fixant le sol d'un air de profond accablement.
Au bout de quelques minutes, Scouby remarque mon attitude. C'est le moment d'amorcer ma métamorphose : en quelques secondes, sans bouger un poil, je me mue en un chaton de peluche, tout mignon et pitoyable. Un chaton qui attire, comme un aimant, un irrésistible besoin de protection ! Scouby n'en a pas cru ses yeux, de me voir comme ça ! Même la texture de ma belle fourrure semblait avoir changé : peluche à 100 % ! Qu'est-ce que vous dites de ça ? J'étais très fière de moi !
Evidemment, j'ai obtenu satisfaction. Scouby se demande si, un jour, elle me connaîtra vraiment J'en doute. Ma personnalité comporte tellement de facettes Ca fait partie de mon charme, je crois.
Chapitre 9
Tout doucement le temps s'écoule, les mois s'égrènent. L'automne a pris fin et nous voilà qui approchons de la période de Noël.
En ce moment, Scouby et Daniel sont en perte de tonus.
- Fichu hiver ! disent-ils.
- De quoi vous plaignez-vous, fais-je, confortablement allongée sur mon radiateur bien brûlant. " L'hiver c'est une chouette saison, on ne vous demande pas de sortir, yaka manger, dormir, ronronner "
- Parle pour toi, Mademoiselle Yaka !
C'est bizarre, j'ai parfois l'impression que Scouby s'énerve quand je tiens des discours comme ça. C'est parce que j'ai toujours raison, elle supporte mal. Elle ne comprend pas la chance qui lui a été donnée par le ciel, de partager sa vie avec la perfection incarnée sous forme de chat !
- Mais pourquoi vous travaillez ? insisté-je. " Z'êtes bêtes : faites plutôt comme le Maître-Chat : il chasse, il pêche, il mendie à gauche et à droite et il dort quand ça lui plaît ! "
- Tu nous vois déjà faire la manche dans le métro ? Et tes boîtes de Félix ? Qui les paierait si on se laissait vivre, comme tu dis ? Et le chauffage ? Ca coûte, le mazout !
Là, je réfléchis : oui, bon, mes boîtes de Félix, c'est important ! Que dis-je ? Vital ! Mon radiateur encore plus ! Je ne l'abandonnerais pour rien au monde en cette saison !
- Finalement, la vie est une mosaïque de choix, dis-je rêveusement. Quand vous avez fait un bon choix, c'est en venant me chercher au refuge Veeweide, ça c'est sûr ! Excellente initiative ! Pouviez pas mieux tomber que sur moi ! Le mauvais choix, c'est quand vous cochez les cases sur votre bulletin de lotto : vous ne tombez jamais sur les six bons numéros. Remarquez, je ne vous en veux pas pour ça L'un compense l'autre, après tout ! Comme vous devez être heureux, en rentrant du travail, de trouver un petit être aimant, sensible et intelligent, qui vous attend avec le sourire
- Et qui ne daigne même pas montrer qu'il est content de nous voir, enchaîne Scouby. " Un petit être aimant et sensible qui se contente de tourner la tête en émergeant d'un lourd sommeil et de grommeler : Tiens, déjà six heures ! Comme le temps passe ! "
- Parfois, je me précipite pour vous accueillir
- Oui, tu te rues sur la table en balayant tout sur ton passage et tu cries : " Keskon mange ? " et puis tu fourres ton nez dans mes sacs à provisions !
Je soupire. C'est l'incompréhension universelle, dans ce logis ! Je me dis toujours que, si je préparais pour de bon mon petit balluchon, ils se précipiteraient à mes pattes en les inondant de larmes et en me suppliant de rester. On peut toujours rêver
L'autre soir, je me reposais béatement sur mon radiateur, comme d'habitude.
La soirée s'annonce calme, Scouby et moi sommes seules. Pas de Daniel ni d'Olivier en vue. Je parie que nous allons toutes les deux nous affrir un petit plateau-repas et regarder la télé sur les genoux l'une de l'autre
Mais keskelle fait, Scouby ?
Elle arrive dans la salle à manger avec un grand carton, elle dégage un coin du buffet.
- Ardoise, comme nous sommes toutes seules ce soir, nous allons en profiter : on va dresser le sapin de Noël !
- C'est quoi ça, un sapin de Nowèle ?
- Tu sais bien, comme on fait tous les ans !
- Tous les ans pour toi, c'est à peu près tous les sept ans pour moi, comment veux-tu que je me souvienne ? Montre ce que c'est, un sapin de Nowèle !
- Bon, moi je travaille et toi, Ardoise, tu t'installes sur ce petit bout de table, là. Assieds-toi sur ton derrière et reste bien sage !
- Mais je veux aider !
- C'est en restant bien tranquille et en admirant silencieusement ce que je fais, que tu vas le mieux m'aider !
Bon, ne la contrarions pas. Je m'assieds sur le petit bout de table, le bout de ma queue bien calé entre mes pattes antérieures, la tête et le dos bien droits, et je regarde, prête à admirer de confiance tout ce qu'on voudra !
D'un grand sac-poubelle, elle tire une tige de plastique et un trépied. Puis elle déploie les " branches " de la tige de plastique.
J'écarquille les yeux. Un arbre, ça ? Un sapin ? Je connais des sapins, nous en avons dans le jardin à la campagne, mais ça n'y ressemble pas ! Ce machin-ci est tout petit, tout malingre, tout rabougri !
- Ce sera plus joli quand ce sera garni, dit Scouby sans conviction.
Chaque fois qu'elle contemple son sapin après onze mois d'oubli, elle ressent un choc : c'est vrai qu'il est tout à fait misérable !
- Nous sommes du même avis, je pense, dis-je sans trop insister.
Mine de rien, j'ai aussi du tact parfois, comme l'Orca Maître-Chat !
D'un autre sac, Scouby tire des boules multicolores, des petits objets en bois, des angelots en tissu tout cela incassable, bien sûr, à l'épreuve des pattes félines de qui vous savez Prodigieusement intéressée, j'avance la tête d'un centimètre.
Elle accroche ces jouets aux branches du " sapin ". Puis vient un moment passionnant : elle déploie de longues guirlandes brillantes, bleues, blanches, dorées
Cette fois, mes bonnes résolutions s'enfuient à tire d'aile. Prestement, je m'approche et d'un coup de patte, mets les guirlandes en mouvement. Ca scintille, c'est beau !
- Ardoise ! Je t'ai dit de rester assise sans bouger !
Mais à qui croit-elle parler ? A un chien ? Je ne suis pas un chien, mais un chat fier et indépendant, comme le dit si bien Sa Seigneurie ! Je continue mon petit jeu.
En désespoir de cause, Scouby trouve le moyen de m'éloigner en me faisant cadeau d'un morceau de guirlande. Tandis qu'elle poursuit tranquillement son travail de décoration, je joue par terre, parsemant le tapis de petits bouts de papier rutilant.
Peu après, ayant épuisé les charmes de ce nouvel amusement, je viens voir où elle en est.
Oh ! Elle a mis des petits personnages au pied du " sapin " et elle est en train de déposer une minuscule poupée dans une sorte de petit nid de paille ! Je tâte la poupée du museau.
- On ne mange pas le petit Jésus ! Pas touche à la crèche !
On le saura, hein ! Je ne peux pas toucher à l'arbre de Nowèle, ni à la crèche, ni aux cadeaux Les cadeaux, c'est ça le plus dur, parce qu'ils sont tous surmontés d'un ruban doré qui tirebouchonne et moi j'ADORE les rubans des emballages-cadeau !
Scouby les dispose artistiquement, en dissimulant de son mieux les objets de mon désir. Croit-elle me leurrer ? Je vais attendre qu'elle soit partie et ensuite Peut-être même cette nuit, tiens !
Avec un air de fausse sagesse, je vais m'installer dans mon fauteuil préféré, près de la fenêtre, et je regarde au-dehors d'un air blasé.
Quoi ? Que vois-je ? Un MERLE sur mon balcon ?
Ma queue se met à fouetter l'air avec vigueur, mes dents claquent de convoitise.
Je me rue hors de mon fauteuil et soulève le rideau avec ma tête. Je suis hirsute et survoltée.
Le merle, bien à l'abri derrière la cloison de verre, me regarde d'un il moqueur et lance quelques trilles. Puis il s'en va.
Frustrée, je regagne mon siège, la queue basse.
Ensuite, j'ai complètement oublié d'aller farfouiller dans les cadeaux !
Ce que je fais tout de même, de temps en temps, quand ils ne sont pas là, c'est aller jusqu'au sapin et déranger une guirlande dont la disposition ne me plaît pas. Mais apparemment, mes goûts en matière de décoration sont bien méprisés dans cette maison ! Immanquablement, je retrouve la guirlande comme elle était.
Bientôt, dans quelques semaines, Scouby va remiser l'arbre de Nowèle dans son sac-poubelle et le remettre au placard pour sept longues années félines. Pour ce faire, elle devra bien entendu en ôter toutes les guirlandes et qui sera là, à l'affût ? Devinez !
Au réveillon de Noël, j'ai reçu des crevettes. C'était fameusement bon, j'en redemandais ! Puis j'ai mangé du steak. J'ai beau me plaindre de temps en temps, je ne suis pas si mal dans cette maison où le chat fidèle reçoit sa part du réveillon !
Il n'a pas dû se régaler comme moi, le pauvre Orca Maître-Chat, dans la nuit du 24 décembre, au fond de son bled perdu Mais il se rattrapera au Nouvel-An !
Evidemment, l'esprit de la chatte Caramel (Sa Seigneurie) s'est à nouveau montré à moi en cette nuit spéciale. Et elle n'a pas manqué de le critiquer, notre sapin !
- Qu'est-ce que c'est que CA ?
Je chuchote, intimidée comme toujours.
- C'est un arbre de Nowèle, Vot'Seigneurie !
Elle se déplace jusqu'au sapin, le contemple, le renifle
- Ca ne sent rien Ah, les choses ont bien changé depuis mon jeune temps !
Elle prend son envol et atterrit délicatement, comme une bulle, à côté de moi. Pendant ce temps, ma famille réveillonne sans soupçonner le moins du monde que j'ai de la visite ! On me croit endormie Ils sont vraiment obtus, ces humains ! C'est bien plus gratifiant d'être un chat !
- C'était comment, dans vot'jeune temps, Vot'Seigneurie ?
- Ah, petite chose, c'était bien mieux que maintenant !
Ca, je l'aurais parié ! Elle poursuit.
- Le Noël de ma jeunesse Je veux dire, le premier Noël que j'ai passé ici, quelle fête ! Pour moi, je veux dire.
- Comment cela ?
Elle jette un regard désapprobateur sur MON arbre de Nowèle.
- Ils n'ont même pas mis les boules dorées et rouges, toutes brillantes, dans lesquelles j'admirais mon reflet !
- Non, mais y z'ont mis des petits objets en bois !
- En bois ! (elle lève les yeux au ciel). Comment peux-tu t'amuser avec des objets en bois ?
- Mais c'est pas pour moi, je peux toucher à rien, seulement admirer de loin, qu'elle a dit Scouby !
- Et toi, tu obéis comme un toutou ? Et mes leçons, qu'est-ce que tu en fais ?
- Hum, je
- Enfonce-toi dans la tête que tu es un CHAT ! Un chat fier et libre qui fait tout ce qu'il lui plaît ! La gloire du monde animal ! Pas de compromis, avec un chat : c'est lui le maître !
Elle est tellement convaincante que je finirais par la croire. Je lève la tête, allonge les pattes, prends un air d'extrême dignité. Elle me regarde faire, un tantinet découragée. Apparemment, je ne suis pas très crédible Parlons d'autre chose.
- Dites quand même comment c'était de votre temps, un arbre de Nowèle, Vot'Seigneurie !
- C'était plus grand que " ça " ! Plus touffu. Garni d'une multitude de boules que j'aimais agiter de la patte et voir s'écraser sur le sol avec un joli petit bruit cristallin. Un arbre de Noël, dans mon jeune temps, c'était fascinant ! Hélas, il y a bien longtemps de cela J'étais toute jeune. Après une année de séjour ici, je n'ai plus reçu d'arbre de Noël !
- Pourquoi ça ?
- Demande-leur, pourquoi ! Comment veux-tu que je le sache ? Comme par hasard, les années suivantes, ils déménageaient mon panier et ma gamelle dans une chambre et fermaient la porte qui donne sur la salle à manger ! J'étais confinée dans trois pièces durant plusieurs jours Inutile de te décrire mon humeur ! Le soir, je pouvais sortir, sous étroite surveillance et ne crois pas que j'avais les yeux dans la poche : j'ai bien vu qu'ils avaient dressé pour EUX un arbre de Noêl ! Ils voulaient en profiter tous seuls, les égoïstes !
Je compatis, tout en me doutant bien des raisons de cette mise à l'écart toute relative. La pauvre Caramel, avec sa mentalité de princesse chatte, ne pouvait pas imaginer une seconde que tout élément nouveau dans la maison n'était pas destiné uniquement à son propre amusement ! Et je suppose que mes parents d'adoption n'avaient pas tellement apprécié, en ce premier Noël passé avec elle, d'entendre continuellement le bruit cristallin des boules rouges et dorées s'écrasant sur le sol
- Vous aviez peut-être des compensations ? dis-je d'une voix encourageante.
- Il n'aurait plus manqué que ça ! s'exclame-t-elle. Bien sûr, chaque soir, j'avais droit aux plus douces caresses, aux meilleurs morceaux de viande, à des petits carrés de chocolat bien crémeux
Je frissonne d'horreur : du chocolat ! Et crémeux, en plus ! Pouah !
Perdue dans ses rêves gourmands, Sa Seigneurie s'amadoue sensiblement.
- Enfin, c'est pas tout ça, dit-elle. J'étais venue te souhaiter un joyeux Noël , petite chose, ainsi qu'à ma famille !
Et frrrrrrt ! Elle s'envole, comme la dernière fois. Moi, je m'endors. Je suis encore trop petite pour rester éveillée jusqu'à minuit !
Chapitre 10
Quelques jours plus tard, Scouby a invité son frère, sa belle-sur et son petit neveu à passer la soirée chez nous.
En général, je n'aime pas trop quand nous avons de la visite Ca chambarde ma petite vie bien ordonnée. Mais comme je suis une brave chatte, je ne dis rien.
La soirée s'est très bien passée : le petit garçon m'a gentiment caressée, j'étais assez contente, mais je trouvais quand même que c'était un peu long. Je ne suis pas une couche-tard, en général, je crois l'avoir déjà dit !
Plongée dans un demi-sommeil, j'entendais parler, discuter, rire Ce n'était pas seulement long, mais un peu bruyant, aussi ! De temps en temps, je poussais un petit soupir agacé en me tournant et me retournant sur le dossier de mon divan.
Parfois j'ouvrais un il : " C'est pas presque fini, non ? J'veux dormir, moi ! "
Enfin, bien après mon heure de repos habituelle, ils se sont levés, ont mis leurs manteaux
- Ah ! Je vais pouvoir dormir ! Pas trop tôt !
Mais que se passe-t-il ?
Mon " tonton ", habillé pour sortir, me prend dans ses bras. Envisagerait-il de m'emmener avec lui ? Scouby m'aurait-elle donnée ? Comme un vulgaire objet dont on se débarasse quand on n'en veut plus ?
Je hurle en me débattant de toutes mes forces : " Non, non, j'veux rester ici ! Au secours ! Au secours ! "
Je suis devenue une boule de nerfs en l'espace d'un instant ! Effrayé, mon tonton me lâche dans les bras de ma mère d'adoption, à qui je m'agrippe désespérément.
- Voyons, Ardoise ! Philippe ne voulait pas t'emmener ! Il voulait simplement te dire au revoir Il aime beaucoup les chats !
Justement ! Quand on aime beaucoup les chats, comment pourrait-on résister à kidnapper la merveille que je suis ?
Le petit garçon, ébahi, me fixe avec des yeux ronds. Il a l'air de penser : " Quel étrange animal ! "
Un peu rassurée, je les ai regardés franchir le seuil
Après, toute ma famille s'est mise en quatre pour me calmer et me consoler.
Quelle méprise et quelle frayeur !
A présent, je me demande bien pourquoi j'ai réagi comme ça ! Je ne me comporte pas ainsi d'habitude ! Est-ce que j'aurais encore, tapie au plus profond de moi-même, la peur d'être abandonnée ?
Il faut dire aussi que je ne vois pas souvent mon tonton Philippe ! Quand le frère de Daniel, tonton Jean-Marc, et ma tante Chantal viennent à leur tour en visite, je les accueille avec plaisir, parce que j'aime bien leurs vestes ! Ils les posent sur une chaise en arrivant. Moi j'attends quelques instants, qu'on ne fasse pas attention à moi et hop !... je me fourre sous les vêtements, j'essaie d'entrer dans les manches C'est follement amusant !
- Ardoise !
- Oh, ça n'a pas d'importance, dit ma tante Chantal : " Elle doit sentir l'odeur de Pastelle ! "
Elle est bien gentille ma tante Chantal, et moi j'ai bien chaud dans la manche de sa veste. Je m'y endors. C'est vrai que ça sent la " Pastelle " ! C'est une chatte rousse, de mon âge et je crois qu'elle est aussi délurée que moi !
Comme moi, elle prend souvent un air modeste, mais il ne faut pas s'y fier ! Ainsi, elle adore les bijoux !
Si une dame, ornée comme un sapin de Noël, vient pas hasard rendre visite à mon tonton et à ma tante, Pastelle dévisage la nouvelle venue d'un il émerveillé. Flattée par cette admiration, la dame prend Pastelle dans ses bras et la rouquine agrippe les bijoux !
- Miaou ! Donne-moi la petite chaîne qui brille à ton cou ! Donne-moi ta belle bague !
Une vraie croqueuse de diamants, cette Pastelle !
Vous avez certainement remarqué que, dans mon genre, je ne suis pas mal non plus. Par exemple
Olivier rentre à la maison. Comme il peut aussi bien être midi que minuit (il n'a pas d'heure, Olivier, il mène sa vie d'étudiant à fond !), il ne mange que lorsqu'il a faim.
Après lui avoir fait fête, je le suis d'un petit pas décidé dans la cuisine, où je le vois plonger la tête dans le frigo.
Il se prépare des sandwiches ou fait chauffer un plat au four à micro-ondes, selon son envie du moment. Puis, muni d'un plateau copieusement garni, il va s'installer dans un fauteuil.
C'est alors que j'entre en scène.
Je saute sur l'accoudoir du fauteuil, la tête penchée vers le plateau.
- Descends, Ardoise, tu n'aimes rien de ce que j'ai là !
C'est bien possible c'est même probable, mais qui sait ? Peut-être vais-je me découvrir une passion imprévue pour les cornichons ? J'insiste :
- Allez, laisse-moi renifler ton assiette ! Laisse-moi goûter !
- Non, pas question !
- Un tout petit, petit bout
De guerre lasse, il me donne un morceau de sa tartine.
Je hume d'un air dégoûté.
- Peut-être que je préférerai autre chose
- Ardoise, descends de ce fauteuil !
J'obéis, la rage au cur, et vais m'asseoir sous la table du salon, couvrant mon bourreau d'un il plein de rancur. Je fulmine : " Je suis une incomprise, grmmm, personne ne m'aime ici, grmmm, si j'avais su, grmmm "
- Allons, Ardoise, intervient Scouby, arrête de te monter la tête ! Tu sais très bien que rien de ce que tu penses là n'est vrai ! "
Je la regarde, un peu estomaquée. Comme d'habitude, elle a lu mes pensées dans mes yeux ! Elle prétend que j'ai le regard le plus parlant qui soit ! Si seulement je pouvais me dissimuler derrière d'épaisses lunettes noires, comme Greta Garbo Je crois l'avoir déjà dit, c'est une réflexion que je me fais souvent.
Evidemment, deux minutes après, je n'y pense plus.
Chapitre 11
Petit dialogue de chats :
- Charmante Ardoise
- Kwâââââ ?
- Est-ce que, moi aussi, je peux mettre quelques mots sur le forum ? Histoire qu'on sache qui je suis, quoi ?
- Hein ???? CA VA PAS LA TETE ? Z'êtes RIEN !
In petto : Zut ! Elle est TRES fâchée ! Mais qu'est-ce qu'elle est rigolote quand sa queue fouette l'air comme ça !
- Et puis, faut pas oublier, hein : " Oncques ne cherche noyse "
- " A la marrante chatte Ardoyse ", je sais !
- Vaillante, vaillante, vaillante !!!
- Plaît-il ?
- Vaillante chatte Ardoyse ! Z'avez dit : marrante !
- Oups, quel lapsus ! C'est ma pensée profonde qui inconsciemment est venue à la surface Je vous prie de m'en excuser ! Mille fois pardon, vaillante Ardoise !
- Ah, comme ça, alors ça va !
ORCA, MAITRE-CHAT !
Miââââââââ ! Tout le monde !
Je me présente : Orca, maître-chat !
Parait que vous êtes tous très sympas avec les animaux, je le sais par la marr ravissante chatte Ardoise.
Je suppose que, de temps en temps, elle vous dit pis que pendre de ma petite personne ?
Il ne faut pas croire TOUT ce qu'elle raconte. Parfois, c'est vrai, il m'est arrivé d'être un peu maladroit vis-à-vis d'elle Que voulez-vous ? Je suis de la campagne, je prends la vie comme elle vient et certaines susceptibilités me sont étrangères ! Ainsi, l'autre jour, je me suis rendu compte qu'elle DETESTAIT ma manière de lever la queue sur les briques de la demeure qu'elle considère comme sienne. Depuis lors, je suis prudent : je le fais quand elle a le dos tourné Mais je crains fort qu'elle ne soupçonne quelque chose : elle se met à froncer le nez d'une manière dégoûtée, je ne comprends pas pourquoi.
Tact et diplomatie, telle est ma règle de vie. Quand il m'a fallu quitter le giron maternel, ma brave chatte de mère m'a dit en me léchant le museau : " Chaton noir et blanc, tu es un vagabond et tu le resteras sans doute. Pour survivre, use de tact et de diplomatie, et tu recevras toujours à manger ! "
J'ai obéi à ma mère et m'en suis trouvé bien. Elle connaissait la vie, ma Maman !
Il faut dire que j'ai une certaine distinction naturelle : je suis musclé, sans graisse superflue, j'ai un il plus petit que l'autre, ce qui me confère un regard particulier et un charme inimitable. Tout le monde dit que je ressemble à Depardieu, de visage surtout Le Depardieu de la meilleure époque, bien sûr.
Il y a quelques mois, déambulant dans le village, j'ai aperçu une dame qui déposait devant sa maison une gamelle bien remplie. Intéressé, je me suis approché, j'ai goûté la mixture et j'ai remercié la dame d'un ronron soutenu.
Ce premier jour, je ne me suis pas incrusté. Je me suis contenté de ce petit compliment et je suis parti. Point trop n'en faut.
J'ai étalé ma conquête sur plusieurs mois : aux mots ont succédé les caresses, puis ces gens que j'appelle " ma famille de week-end " m'ont donné un nom : Orca. C'est joli, n'est-ce pas ? Puis je suis monté sur les genoux pour me faire câliner. Puis je suis entré dans la maison. Maintenant je suis ici chez moi.
Le week-end dernier, j'ai passé la soirée du samedi sur le divan du salon, blotti contre M'dame Scouby, devant le feu ! Je deviens un gentlecat-farmer, vous voyez !
Je dois toutefois faire gaffe à la drôle de petite bête grise qui les accompagne parfois. La vaillante chatte Ardoise, comme elle dit elle-même. Quand elle est là, je marche sur des ufs Elle est parano à un point impossible ! Il faut que je lui manifeste le plus profond respect, alors " comme ça, ça va ! ", comme elle dit toujours. Mine de rien, je préfère quand elle reste dans son appartement, en ville. Elle aussi, je crois. Elle est spéciale, mais pas du tout méchante, je dois bien le reconnaître. Nous entretenons des relations courtoises, après des débuts un peu difficiles
Parfois, ma " famille de week-end " reçoit de la visite, alors je me montre encore plus aimable. Tout le monde raffole de mon charme, je l'avoue en toute modestie !!! On me photographie, on me filme Depardieu, comme je disais !
Certaines personnes sont parfois des réactions bizarres, je vous laisse juger : un monsieur et une dame sont venus récemment passer un week-end chez nous. Ils semblaient bien aimables, mais chaque fois que je m'approchais d'un air engageant afin de lier conversation, le monsieur faisait : " Atchoum ! Atchoum ! "
Etrange et incompréhensible.
Une autre fois, deux dames de la famille sont venues également.
En écoutant attentivement la conversation, j'ai compris que la première s'appelait Madame " Maman " et l'autre, Madame " Bobonne ". Ah bon ! Entre elles, elles s'appelaient encore différemment, ce que je ne peux comprendre malgré toute mon intelligence. Quand on a un nom, on le garde quand même ! Moi, c'est Orca, un point c'est tout !
Je me suis approché des deux dames et me suis présenté : " Bonjour, Mesdames ! Orca, maître-chat ! "
- Oh, qu'elle est mignonne ! s'est écriée Madame Bobonne.
- Maître-chat ! ai-je insisté : CHAT !
M'dame Scouby m'a servi à manger. J'avais une faim féroce et me suis aussitôt attaqué à la pâtée.
- Comme elle mange bien ! s'est extasiée Madame Bobonne.
- Chat, chat, CHAT ! Pas chatte, CHAT ! ai-je répété en avalant de travers.
- Elle ressemble à ma Scoubidou
Une atroce angoisse prenait peu à peu possession de mon âme : est-ce que j'ai vraiment l'air de ? Est-ce qu'on dit de Gérard : "Comme elle est mignonne !" ? Non, n'est-ce pas ? Alors, est-ce que je ressemble VRAIMENT à Depardieu ou m'a-t-on trompé depuis tant d'années ? Est-ce que j'ai l'air d'une chochotte, pour appeler un chat un chat ?
M'dame Scouby a eu pitié de moi.
- C'est un GARCON, Bobonne, a-t-elle dit.
- Ah ? C'est un garçon ?
- C'est même un fameux matou ! Un tombeur !
Alors là, j'étais content. J'ai terminé ma pâtée, le cur léger.
Après, je suis allé flairer les divers objets que les visiteuses avaient laissé traîner çà et là
Un cri terrible m'a glacé le sang. C'est Mme Maman qui l'avait poussé :
- Iiiiiiiiih ! Adèle ! Attention, il va faire pipi sur ton sac !
Mme Bobonne a aussitôt saisi son sac entre ses bras et l'a serré contre son cur en me foudroyant du regard.
J'étais vexé : pipî, moi ! Je sais me tenir !
J'envisageais simplement de marquer de ma délicate empreinte et de mon subtil parfum cet objet en cuir qui me plaisait bien. C'est étrange, on dirait que cette manifestation d'intérêt déplait
Quand je déambule dans la maison, il me semble toujours qu'on me suit des yeux avec une certaine méfiance. J'ai bien fini par comprendre que certain geste (si naturel, mon dieu, si naturel !) n'est pas de mise ici.
Empli de tact et de diplomatie, je me fais discret.
Il paraît que je fais de grands progrès !
A tout petits pas, je me suis introduit dans leur affection. Vous devriez entendre les cris de joie qui m'accueillent le vendredi, quand je passe ma tête sous la haie et leur dédie mon regard si " craquant ", comme dit M'dame Scouby !
Alors je vais vers eux, tout beau tout propre (je passe des heures à ma toilette, la dernière fois M'sieur Daniel m'a même dit que j'avais l'air de sortir du " cat-wash " !), je me fais câliner
Et même si j'ai très faim, je fais passer les caresses avant la nourriture : " Tact et diplomatie ", comme elle disait ma Maman !
Avec " Orca, Maître-Chat ! ", c'est ma devise !
Chapitre 12
Je continue mon récit sans le dire à la douce Ardoise, évidemment. Elle me ferait introduire une demande timbrée, en trente exemplaires, que je serais obligé de lui soumettre en me tenant en équilibre sur mes pattes de devant, le temps qu'elle lise tout ça en prenant bien son temps Sans blague !
Orca maître-chat a plus d'un tour dans son sac, croyez-moi !
Je ne peux résister au plaisir de vous relater les progrès que j'accomplis, régulièrement, dans le cur de ma famille d'accueil Qui aurait dit, il y a à peine six mois, que je partagerais à plein temps la vie de week-end de M'dame Scouby et M'sieur Dan (oui, je l'appelle comme ça, ça fait plus moderne je trouve) ?
A plein temps, je dis bien Et cela s'est fait si doucement, si naturellement.
Tact et diplomatie Ah merci, merci Maman !
Jusqu'il y a une semaine, je dormais encore dehors. Je passais le samedi et une partie du dimanche chez eux, bien installé sur le divan du salon, choyé, nourri comme un coq en pâte Mais lorsqu'ils allaient se coucher, je devais sortir.
Il suffit de si peu pour changer une situation inconfortable, si vous saviez ! Un doux regard blessé, plein de reproche Un petit gémissement
Le cur humain se fend.
- Il pleut je n'aurai jamais le cur de faire sortir ce chat sous la pluie !
Je coule un regard mordoré, plein d'adoration, sur la personne qui vient de prononcer ces quelques mots. Je me garde bien de faire remarquer que mon état de SDF me met fréquemment en contact avec les éléments déchaînés
- On va l'emmener dans la chambre !
J'étais aux anges, vous savez ! Evidemment, dimanche soir, je me retrouverai dehors mais ne voyons pas si loin : toute nuit de confort est bonne à prendre !
Ils étalent une couverture duveteuse (Sole Moi !) au pied de leur lit. Je m'y étale voluptueusement. Je ne mettrais pas longtemps à m'habituer à tout ça, je crois !
Tiens, qu'est-ce que c'est que ça ? M'dame Scouby m'appelle :
-Orca, viens voir !
Intrigué, j'y vais voir. Elle est occupée à disposer sur le sol de la chambre voisine une espèce de grand plateau empli d'une matière grumeleuse.
- C'est pour le petit pipi !
- Très joli, dis-je poliment.
Je n'ai rien compris, mais cela n'a sûrement aucune importance. Si la douce Ardoise était là, je lui demanderais, mais elle est absente ce week-end. Paraît que c'est une citadine " invertébrée ", comme on dit.
Je retourne me coucher sur la couverture et je dors toute la nuit ! Au matin, je claironne : " Debout, là-dedans, je dois faire mes petits besoins ! ".
Ils soupirent mais se lèvent quand même, ouvrent la porte du jardin. Je sors, me soulage. Je reviens. Comment ? Ils ont fermé la porte !
Je saute sur l'appui de fenêtre, me dresse tout debout. Je miaule désespérément, dépité.
Ils ne me laissent entrer qu'une heure après. Je suis indigné : " Hé, vous auriez pu ouvrir plus tôt ! "
- On s'est rendormis, Orca, désolée
Le lendemain
Je ressentais comme une petite lourdeur dans le ventre, mais je n'ai rien dit. Dans le lit, ça ronflait ferme.
Je suis allé renifler le plateau de sable qui ne m'a pas livré ses secrets.
" Dans le doute, abstiens-toi ", qu'elle disait aussi, ma Maman !
J'ai déposé un petit cadeau, tout petit, à côté du beau bac à sable bien propre.
Et figurez-vous que, le matin venu, je me suis fait gronder : c'était pas ça qu'il fallait faire !
- Orca ! Petit cochon !
Je me suis senti soulevé, posé dans le bac à sable. M'dame Scouby agitait mes deux pattes antérieures pour me montrer : " Gratt, gratt, gratt Regarde ! C'est comme ça qu'on fait ! "
Je lui dédie mon plus beau regard doré . Plein d'incompréhension.
- Qu'est-ce qu'on va faire de ce chat ? Il est peut-être trop âgé pour être éduqué, le pauvre ?
Et subitement, l'illumination est venue ! Eurêka ! J'ai compris ! Comme ça, d'un seul coup !
J'ai été foudroyé par la Révélation !
Maintenant je sais !
Qu'est-ce que je suis intelligent, non ?
Il y a juste eu encore une fausse note Oh, infime ! Je n'avais pas encore TOUT compris. C'est compliqué cette histoire de bac de sable, vous savez !
Admettez que, pour un chat, apprendre à se servir de cet ustensile en un week-end seulement, c'est déjà une réussite ! Mais je me demandais, pour le petit pipi
Ce matin à l'aube, ma vessie se rappelait à mon bon souvenir.
Le bac, c'était pour le petit pipi aussi, ou pas ?
Et si je faisais ça discrètement, dans un récipient plus approprié ? Ce serait mieux, non ?
J'ai suivi mon impulsion puis me suis recouché, satisfait.
Deux heures plus tard
-Mais ! Ma pantoufle est trempée ! s'est étonné M'sieur Dan en chaussant une de ses charentaises. C'était vrai, elle dégoulinait un peu
Un ange est passé. Je l'ai suivi du regard sur le plafond de la chambre.
Ils ont trop ri pour me gronder. Paraît que je ferai mon apprentissage petit à petit
Les pantoufles de M'sieur Dan sont dans la poubelle Apparemment, ce n'était pas le récipient adéquat.
Si je vous ennuie avec ces détails qui peuvent vous paraître bien triviaux, c'est que pour moi, c'est très important ! J'ai grimpé d'un échelon dans l'échelle sociale : moi, le vagabond, peut-être que je vivrai plus tard dans une maison à moi, qui sait ? Les choses sont en bonne voie je vais recevoir une petite chatière, ce qui me permettra de me mettre à l'abri quand il fera trop froid et que ma famille d'accueil ne sera pas là. Ils ont même dit qu'ils me laisseraient des provisions, des croquettes
Ah, vraiment, comme j'aime les week-ends ! Le vendredi soir, je vois arriver la voiture, j'arrive, tout frétillant de joie. Je passe deux jours merveilleux, à me faire gâter.
Le dimanche soir, c'est moins drôle : ils me déposent délicatement sur le seuil de la porte du jardin. Dehors, sous un petit abri à ma disposition, ils préparent deux ou trois assiettes bien garnies, deux bols de lait on dirait des offrandes à un dieu païen.
Ils sont dans tous leurs états, sauf la chère Ardoise (quand elle est là) qui est bien contente de retrouver son appartement.
Moi, l'air désespéré, je les regarde partir en agitant mon mouchoir. Un peu de culpabilité n'a jamais fait de mal à personne et surtout, cela fait avancer mes affaires !
Puis, quand la voiture a tourné le coin de la rue, je vais retrouver ma douce fiancée toute noire, Néfertiti la bien nommée. Grand seigneur, je l'invite à venir se sustenter chez moi, elle est très contente et moi aussi. Nous mâchouillons de concert.
J'ai pris un peu de poids ces derniers temps
Chapitre 13
Dialogue de chats :
Orca (souriant) : Bonjour, belle Ardoise !
Moi (décontenancée) : Vou-z-issi ? Dans mon appartement ?
Orca (rassurant) : Mais non, chère Ardoise, je vous parle par télépathie ! En ce moment, je suis assis sur la pelouse de votre jardin, à la campagne !
Moi (soulagée) : J'aime mieux ça !
Je regarde autour de moi : ah, mon appartement douillet et tranquille ! Que je suis heureuse d'en être la seule maîtresse ! Orca ici, ce serair un cataclysme ! Attila ! Un ouragan ! Un cyclone ! La fin du monde ! Pis encore !
Le cyclone Orca : Mais non, ce ne serait pas si terrible !
Moi (stupéfaite) : Comment savez-vous ce que je pen
Orca (doctoral) : Nous communiquons par télépathie, ne l'oubliez pas !
Si je ne peux plus penser en toute liberté, maintenant ! Comment rompre le contact ?
Orca (souriant) : C'est très facile : il vous suffit d'arrêter de penser à moi !
Moi (véhémente) : Mais je ne pense pas tout le temps à vous !
Orca (conciliant) : Pas tout le temps, non, mais souvent quand même ! La preuve : il m'a suffi de me concentrer un tantinet et clic ! Contact !
Moi (bougonnant) : Enfin, ce qui compte, c'est que vous ne soyez pas ici en chair et en os, à me pomper l'air jusque chez moi !
Orca (séducteur) : Vous n'avez pas envie de faire la conversation ? Vous devez vous ennuyer là, toute seule !
Moi (volubile) : Non, non, je dors presque tout le temps ! Je fais de la relaxation. Parfois, je joue avec mes petites souris. Puis je vais manger. Puis je me rendors. Puis
Orca (estomaqué) : Une vraie vie de pacha, dites donc !
Moi (indignée) : Mais si, je suis un chat ! Je vous défends d'en douter !
Orca (vivement) : Loin de moi cette pensée ! Je voulais dire : une vie agréable, pleine de délices
Moi (blasée) : Oh, ça, c'est beaucoup dire ! Je ne suis pas mal lotie, c'est vrai, mais la gamelle est un peu monotone Qu'est-ce que vous mangez, là, chez moi à la campagne ?
Orca (illuminé) : Les week-ends, c'est extra ! Des boîtes que m'achè!e M'dame Scouby : Kitekat, Whiskas et tutti-quanti
Moi (stupéfaite) : Tiens, vous trouvez ça extra ?
Orca (sur sa lancée) : L'autre jour, j'ai reçu des rillettes ! Et des saucisses de Francfort !
Moi (frissonnante) : Beurk ! Et en semaine ?
Orca (assombri) : Ah, en semaine, faut que je me débrouille tout seul Je fais les poubelles
Moi (connaisseuse) : Comme moi quand j'étais petite !
Orca (soupirant) : Parfois, j'attrape un oiseau ou un petit rongeur
Moi (dépitée) : J'y suis jamais arrivée ! Une seule fois, j'ai tué un papillon, sans faire exprès ! Je me suis fait enguirlander, j'vous dis pas ! Et ici, les oiseaux, je ne les vois que derrière une vitre !
Orca (inquiet) : Dites donc, ça a l'air d'une prison, votre appartement !
Moi (avec feu) : Pas du tout ! C'est le plus adorable endroit du monde ! Un paradis sur terre ! Mais je crois que ça ne vous plairait pas
Orca (affirmatif) : Je le crois aussi J'ai besoin de ma liberté ! L'idéal, tenez, ce serait week-end tous les jours de la semaine ! La pitance et le lit assuré, et pouvoir sortir quand je veux !
Moi (abasourdie) : Le lit ?
Orca (modeste) : Mais oui, vous ne saviez pas ? Vos parents m'hébergent pour la nuit, maintenant !
Moi (sidérée) : Et quand vous devez sortir ? Pour vos petits besoins ?
Orca (triomphant) : Je les réveille et ils m'ouvrent la porte ! Mais ça n'arrive qu'au matin : en général, je dors comme une souche toute la nuit ! Ils ont dit que j'allais recevoir une chatière au prochain petit Noël ! Peut-être même avant
Moi (ahurie) : Ils sont zinzin !
Orca (ravi) : Mais non, ils m'aiment bien et je suis très gentil avec eux ! Ils m'ont même donné un diminutif affectueux, comme on parle en Belgique : ils me disent Or-katteke !
Moi (suffoquant) : Kêksaveudire ?
Orca (déconcerté) : Heu Petit chat en or, à mon avis !
Moi (revancharde) : A moi, ils ont donné tout plein de diminutif-z-affectueux : Mon-Ardoiseke, Grominou, Mamouette, Ptit-bout'chat, Minettadorée et j'en passe !
Orca (songeur) : Je ne crois pas que ça me plairait qu'on m'appelle " Mamourette " !
Moi (m'esclaffant) : Au fait, ma Bobonne (que vous connaissez, je pense) demande souvent de vos nouvelles. C'est gentil, non ?
Orca (méfiant) : Très !
Moi (me tordant) : Voui, hi hi ! Elle demande comment va la petite chatte Orcatte !
Orca (vexé) : C'est malin ! Bon, c'est pas tout ça, faut que j'aille à la recherche de mon repas, on n'est pas samedi, aujourd'hui ! Dormez bien, " Grominou " !
Contact rompu ! Et comme par un fait exprès, il m'appelle du surnom qui me plaît le moins : Grominou !
Je rumine.
Or-katteke ! Je vous demande un peu ! (Katteke veut dire petit chat en flamand, note de la traductrice)
Si ça ne dépendait que de moi, ce serait : Hors, kat ! Hors, kat ! Dehors le chat ! Du balai !
Grrrr ! M'énerve, ce matou !
Ma mère d'adoption a posé, sur le dossier du canapé (je suppose que c'est pour dissimuler les traces de mes griffes), un tissu de style " Laura Ashley ", avec des petites fleurs. Il ne m'a pas fallu longtemps pour découvrir là une nouvelle occasion de m'amuser.
Je m'approche doucement du canapé, par derrière, et grimpe vélocement (avec mes griffes, bien sûr !) jusqu'au sommet.
- Bouh ! Regarde, Scouby, qu'est-ce que tu vois ?
Elle tourne la tête : une grosse bosse déforme le tissu. La bosse, bien sûr, c'est moi !
Quand j'ai bien ri, je cours dans la chambre, déniche on ne sait comment un sac de plastique et m'y engouffre.
Je reviens dans le salon avec le sac autour du cou. Scouby pousse un cri d'horreur et s'empresse de me débarrasser de mon jouet.
- Ardoise ! Tu vas finir par t'étrangler !
- Beuh non !
- Ces sacs en plastique, ces élastiques que tu mâchonnes Rien de plus dangereux !
- Je sais ce que je fais, sois tranquille !
J'affecte là une assurance que je ne ressens pas tout à fait. C'est vrai que j'ai parfois du mal à dégager mon cou et mes pattes d'un sac en plastique ! Scouby les cache soigneusement dans un placard, mais comme je suis toujours à l'affût d'un moment d'inattention
Je grimpe sur ses genoux et m'y étale, avide de caresses.
Elle cache précipitamment ses pieds dans un pan de sa robe de chambre. Elle sait très bien, en effet, que je fais une fixation sur ses orteils. Il suffit que je les voie pour éprouver l'irrésistible besoin de m'y attaquer avec appétit, même dans mes moments les plus sentimentaux ! Je ne sais pas pourquoi, je suis comme ça ! J'ai peut-être en moi les gènes d'un ancêtre tigre ?
Elle décide d'entreprendre une conversation sérieuse. Depuis quatre ans que nous vivons ensemble, je comprends son langage sans effort, à présent. On ne peut pas dire que ce soit réciproque, mais elle fait des progrès, je dois bien l'admettre.
- Ardoise, te rends-tu compte que, l'année prochaine, tu auras sept ans ?
- Et alors ?
- C'est l'âge de raison, dit-elle doctement, il faudrait te montrer moins chaton, moins brouillon, plus adulte
Je me marre, au point de manquer tomber de mon perchoir.
- Il est vrai que ta puérilité fait partie de ton charme, concède-t-elle, un peu découragée.
- Mais j'ai toujours le visage sérieux : c'est toi qui l'as dit !
- C'est un air que tu as. Mais quand on te connaît
- Et puis, tu as dit à Daniel, pas plus tard qu'hier : " Notre Ardoise est tellement fantaisiste et intelligente ! " Tu te souviens ? Tu as dit ça parce que je voulais passer la nuit dans le panier du linge à repasser !
Je sais très bien qu'elle admire ma vive imagination. Ce n'est pas elle qui arriverait à passer toute une vie, sans jamais s'ennuyer, dans un espace clos ! Moi, si : je vis des tas d'aventures passionnantes dans cet appartement qui se transforme en parcours d'obstacles, en brousse, en forêt vierge, au gré de ma fantaisie. J'y trouve toujours un élément nouveau qui éveille mon intérêt enthousiaste.
Décidément, je prends le dessus dans cette conversation soi-disant "sérieuse". Taquine, j'assène le coup de grâce :
- Si je calcule bien, à sept ans, j'aurai quelque chose comme 49 ans de vie de chat, et toi seulement 46. Tu me devras le respect Hi hi hi !
On n'a plus parlé de l'âge de raison. Subitement, ce sujet n'a plus intéressé Scouby.
J'ai eu un moment d'exultation, dimanche passé !
Daniel et Scouby sont revenus de la campagne, le soir. Comme d'habitude, ils sentent le feu de bois mal allumé et traînent des sacs emplis de linge sale. Comment font-ils pour tellement se salir, là-bas ? Est-ce que je tache ma jolie robe grise, moi ?
En brave chatte, je me dresse sur le dossier du canapé pour les accueillir d'un petit " Miaou ! " joyeux.
- Eh bien, Ardoise, dit Daniel en me caressant, tu es quand même plus civilisée que ton copain !
Qu'a donc fait l'Orca ? Je suis tout ouïe.
- Il a arrosé la pantoufle de Daniel cette nuit ! rigole Scouby.
Je hoche la tête avec commisération : quel bouseux, cet Orca !
Si je vous raconte ça, hein, c'est pour que vous sachiez tout, parce que je ne sais pas si le gaillard a osé avouer ça ! Si ? Ah tiens, je n'aurais pas cru
Arroser une charentaise Vraiment, quelle drôle d'idée !
J'en conclus avec satisfaction que, décidément, il existe un abîme de différences entre une adorable chatte éduquée à la ville, charmante, distinguée, intelligente etc. etc. etc., et un matou natif d'un village de la Belgique profonde ! Vous ne pensez pas ? Hé hé !!!
Chapitre 14
Je vais un peu vous parler de mon " papa ", Daniel il s'appelle, comme vous le savez déjà ! En général, il est gentil avec moi, mais parfois il fait des remarques que je n'apprécie pas tant, par exemple (qu'est-ce que vous dites de ça ?)
- Mais ce chat devient ENORME ! C'est effrayant !
Scouby : " Pourtant, elle ne mange pas des quantités astronomiques "
Moi, plaintive : " C'est vrai, je ne mange presque rien ! Je grignote "
Visiblement, il ne me croit pas. Pourtant, je suis de bonne foi, vous savez ! Je me contente de toutes petites bouchées, tranquilles, régulières, tout au long de la journée Est-ce ma faute si l'assiette se vide toute seule ?
- Cette chatte devrait COURIR (Aïe !), faire du SPORT (Ouille !). Où a-t-elle fourré ses petites souris en peluche ?
Bon, je veux bien lui faire plaisir, je suis une bonne fille, moi. Je me mets en position de guet, sous une chaise, le corps tout aplati, prêt à bondir Mais c'est vrai ça : où sont mes souris ?
Scouby cherche : " Ah, en voilà une ! "
- C'est une blanche, dis-je, déçue. Je préfère les grises. Les blanches m'inspirent moins, allez savoir pourquoi !
- Une seule souris ! Pourtant au départ, tu en avais huit, Ardoise !
Huit ? Tant que ça ? Mais c'est vrai, elle a raison Mais alors, où sont toutes les autres ?
- Je les ai peut-être mangées ? dis-je spirituellement.
Ils me regardent tous deux avec des yeux ronds. Ils n'ont décidément aucun sens de l'humour : les voilà qui ont pris pour argent comptant ma petite plaisanterie !
Mais que c'est bête, des humains !
Pour montrer ma bonne volonté, je cavale derrière la petite souris qui reste.
Pouf, pouf, pouf !
Je fais le tour du hall, une fois, deux fois (le hall n'est pas très grand, il faut l'avouer) puis je vais m'asseoir sous la table, exténuée.
- Eh bien, Ardoise, tu ne joues plus ?
Mais de quoi donc ils se mêlent, tout le temps ? Bien sûr que si, je joue ! Je joue à hypnotiser la souris de mon regard fascinant et minéral ! Accroupie comme je suis, sous la nappe, je sais très bien que mes yeux prennent un éclat phosphorescent particulièrement inquiétant.
- Vous ne pensiez quand même pas que j'allais courir toute la soirée ! dis-je, indignée. " D'ailleurs, courir me donne faim : c'est un cercle vicieux ! "
Comme mon raisonnement est inattaquable, ils ont fini par me laisser tranquille
Le dernier week-end, je suis restée avec Olivier à l'appartement, parce que mes parents d'adoption sont allés faire un tour en Bourgogne Il paraît qu'on y mange bien, qu'on y boit bien D'ailleurs, je trouve qu'ils avaient un peu grossi quand ils sont revenus : ah, au moins, je ne suis pas la seule ! Et si je leur faisais faire un peu de sport, hein ? Ils seraient contents, à votre avis ?
Ils sont allés visiter des caveaux à vin. Ils nous ont raconté, à Olivier et à moi. Ils pensaient l'expliquer à Olivier tout seul, mais mine de rien, j'écoutais et je n'en perdais rien ! Je pouvais imaginer la scène !
Le vigneron, jovial et visiblement très amoureux de son métier, s'écrie avec un accent musical qui met du soleil dans chacune de ses paroles :
- Voici notre Châtô-La-Pommmpe, quatre-vingnnnt-dissuitte ! Encore jeune, mais qui aura du corps ! je vous serrrrrs !
- Glou, glou, glou Il est bon !
- Je vous serrrrs encorrrre !
Sans tenir compte d'un geste de refus poli (uniquement poli, je crois), le vigneron verse " clouche ! " une nouvelle rasade dans les verres !
- Et celui de nonante-sept sera-t-il bon ? demande Daniel.
- Celui de quatre-vingnnnnnt-dissette ? Ah oui ! Vous vous souvenez, on a eu une belle saisong ! Juste assez de soleille, et bô temps pour les vendannnges ! En quatre-vingnnnnt-dissette, il a fait bô, il a fait chô, on allait au raising, en octobrrre, en petites chosssurrrres ! Je vous serrrs du quatre-vingnnnnt-dissette !
- Glou, glou, glou, etc
Vraiment sympathique, ce vigneron ! Mes parents étaient subjugués
Heureusement, l'hôtel était situé à côté du caveau à vin ! Parce que je crois que pour reprendre le volant, Daniel n'aurait pas été très frais !
Rien que pour m'assurer s'ils n'étaient pas passés par notre maison de campagne, j'ai soigneusement reniflé le bas de leurs pantalons : aucun effluve de l'Orca, cette fois ! Celui-là, quand il voit mes parents-z-à-moi, faut toujours qu'il se juche sur leurs genoux en ronronnant rien que pour m'embêter ! Il sait bien que je repère sa délicate petite odeur de maître-chat à cent mètres !
A cette époque de mes mémoires, nous venons de passer à l'heure d'été, et je suis toute déboussolée ! Au lieu de me lever avec une heure de retard, comme il serait logique, je suis sur pattes deux heures à l'avance ! A quatre heures du matin, je me rue dans la chambre de Scouby et Daniel et batifole sur le lit. Je vais, je viens, impatiente de les voir se réveiller. Je passe une patte sur la joue de Daniel (en oubliant, exprès, de rentrer une griffe). J'en fais de même pour Scouby. Cette tactique n'ayant pas recueilli le succès escompté (tout juste ai-je obtenu de vagues grognements), je m'installe, bien à l'aise, sur leurs estomacs. Cette fois ils se réveillent, mais croyez-vous qu'ils se lèvent pour câliner le chat fidèle et lui donner à manger ? Même pas ! Une malheureuse, je suis !
Cette scène hautement intéressante se passe dans une rue du village.
- Hiiiiiiii ! Les fiiiiiilles ! Venez Venez vite ! Je viens de voir Inouï ! Incroyable mais vrai !
- Qu'est-ce qui se passe ? Quoi quoi quoi ?
- Y a le feu ?
- Eh, approchez, vous autres, Minette a vu quelque chose !
- Allez, Minette, vas-y, explique !
Un cercle de commères chattes dévorées de curiosité se forme autour de Minette qui prend des poses avantageuses, les moustaches encore toutes frémissantes d'émotion.
- Vous savez Depardieu !
- Depardieu ? L'acteur à deux pattes ?
- Mais non, pas lui ! Son sosie au village : Orca-Depardieu Vous connaissez, quand même !
- Le mec avec ses petits yeux et son gros pif ?
- Ben oui, Depardieu, quoi ! Avec son regard troublant et irrésistible !
- Moi, je trouve plutôt qu'il ressemble à Salvador Dali !
- Da Da Dali ?
- Voui, il a des taches noires si bizarrement posées sur sa figure qu'elles lui donnent un air tout drôle ! Il en a même une de traviole sous son menton ! Vu de face, ça lui fait un demi-menton noir et un demi-menton blanc Très curieux !
- Tiens, j'ai pas remarqué, moi
- Enfin, qu'il s'agisse de Gérard ou de Salvador, vous savez qui je veux dire, hein ?
- Oui, oui oui : Orca, le " esse-dé-effe " !
- Eh bien, les enfants, c'est ça la nouvelle : il n'est plus " esse-dé-effe " !
Murmure d'incrédulité.
- Quoi qu'il est, alors ? Il a toujours été " esse-dé-effe " ! Il va casser la croûte chez les autres !
- Il casse peut-être la croûte ailleurs que chez lui, ça peut arriver à tout le monde
Assentiment général : " oui, oui, oui "
- mais il a une maison !
- Ben ça alors ! Où ça ?
- Suivez-moi, passez cette barrière de bois Pas toutes en même temps, restez pas coincées ! Regardez, qu'est-ce que vous voyez, sur cette porte ?
- On dirait une toute petite fenêtre, à hauteur du sol C'est bizarre !
- C'est peut-être pour l'aération ?
- Bande d'ignorantes ! C'est une chatière ! Un petit panneau coulissant qui permet à un chat d'entrer et de sortir ! Et devinez qui est le chat en question, hein ?
- Oh, c'est pas vrai ! Orca le " esse-dé-effe " ?
- Il a gagné au lotto ?
- Et il est chez qui, là ?
- Chez Ardoise de Scouby !
- Ah oui, la petite grise toute ronde, aux grosses moustaches tombantes
- Oui, celle qui ressemble à un phoque !
- Quelle veinarde, cette Ardoise ! Un mec pareil !
- Mais elle n'est pas là, l'Ardoise ! Elle passe l'hiver à Bruxelles, dans sa résidence de ville ! Elle a des serviteurs qui travaillent pour elle pendant qu'elle se repose !
- Y en a qui ont toutes les chances : je vois ça d'ici : le bal tous les soirs, le champagne, le caviar
- Et Orca-Depardieu pour charmer les futures soirées d'été ! Oh, je m'verrais bien à sa place, à l'Ardoise !
- Tiens pourtant Il n'est pas en ménage, l'Orca-Depardieu ?
- Mais si, c'est vrai, j'y pensais plus : il est avec Néfertiti, vous savez, la noiraude minuscule haute sur pattes ! Celle qui est si timide ! Ils se sont fiancés il y a pas longtemps. Peut-être qu'ils ont rompu ?
- J'crois pas, je les ai vus encore ensemble hier. Mais quelle histoire ! J'en reviens pas !
- C'est un malin, l'Orca ! Comme ça se faire offrir une maison ! Faut l'faire !
- T'es sûre que t'as pas rêvé, Minette ?
- Mais non, regardez, le voilà qui sort justement !
Orca franchit la chatière d'un petit air faraud.
- Salut, les filles ! Venez visiter mon palais, les locataires ne sont pas là pour l'instant Ne cassez rien, surtout, je suis responsable ! Vous voyez, là c'est la cuisine, avec ma chaise devant le poêle, là, c'est le salon, avec ma petite laine sur le sofa
Et tandis que l'Orca maître-chat fait les honneurs de sa maison, Ardoise, à 120 kilomètres de là, somnole, confortablement installée sur son repose-pieds préféré, sans se douter le moins du monde qu'aux yeux des chattes du village, elle danse le cha-cha-cha en se gavant de caviar et de champagne tous les soirs !
Chapitre 15
J'en ai des choses à vous raconter, z'avez pas idée ! J'espère quand même que la belle Ardoise n'a pas vendu la mèche et que je suis le premier à vous annoncer ce qui m'arrive : malgré toutes les prévisions (même celles de ma brave chatte de mère), j'ai pris du galon ! Je ne suis plus un vagabond ! J'ai ma maison ! A moi !
Qu'est-ce que vous dites de ça ?
Comme vous le savez, jusque tout récemment, ma famille d'accueil me mettait à la porte tous les dimanches soirs, avec mes provisions. Ce n'était pas drôle ! Quand je dormais paisiblement au coin du feu, plongé dans des rêves bleus, le réveil était rude, malgré toutes les caresses dont j'étais gratifié avant leur départ. J'étais obligé de m'en aller tristement, muni de mon petit viatique, dans la grisaille, parfois dans la pluie. Je courbais la tête, traînais la patte, jetais derrière moi des regards désespérés J'en rajoutais un peu, faut l'avouer.
Cette attitude a porté ses fruits.
L'autre jour, donc, j'étais couché confortablement sur le pull de laine mis à ma disposition sur le divan du salon.
Soudain, qu'entends-je ? Bang, bang, bang ! Des coups de marteau répétés. Puis le bruit d'une scie mordant le bois. Puis M'sieur le Zom arrivant à toute vitesse pour chercher un sparadrap. Puis encore tout un remue-ménage, là-bas, dans la petite pièce qui donne sur le jardin.
Que se passe-t-il ? Vais-je y aller voir ? Je suis si bien, ici !
" Dans le doute, abstiens-toi ", qu'elle disait aussi ma maman, la sagesse faite chatte.
Je ne bouge donc pas, je me laisse oublier. Si j'y vais, on risque de me mettre à la porte.
Je suis pourtant bien intrigué. Tout en faisant semblant de dormir, je coule des regards curieux vers M'dame Scouby (maintenant je lui dis Scouby tout court, je suis de la famille) qui se tient près de moi. Puis j'entends la voix de M'sieur le Zom (que j'appelle maintenant Dan, ça fait " in ", vous ne trouvez pas ?)
- Orca ! Viens !
- Puis-je vraiment y aller ? dis-je en posant une patte précautionneuse sur le sol.
- Bien sûr, viens avec moi ! dit Scouby en se levant.
Sans plus hésiter, je lui emboîte le pas et nous nous rendons dans la petite pièce qui donne sur le jardin.
Là, assis par terre, Dan me désigne triomphalement une petite fenêtre qu'il vient d'insérer dans la porte, à hauteur de chat.
- C'est pour toi, Orca !
Je m'approche, jette un coup d'il. C'est amusant, on voit le sol de la terrasse, l'herbe du jardin
- C'est très joli, mais il ne fallait pas vous donner cette peine pour moi, dis-je poliment. Vous savez, je peux aussi bien regarder à l'extérieur en sautant sur un appui de fenêtre !
- Ce n'est pas pour regarder dehors, Orca ! dit Scouby en s'esclaffant.
- C'est pour quoi, alors ?
- C'est pour nous prouver que tu es intelligent ! dit Dan.
Je m'interroge. Comment une petite fenêtre peut-elle se révéler l'indice de mon quotient intellectuel ?
Dan me soulève et me pose devant ladite petite fenêtre.
-Passe, Orca !
Et il me pousse en avant.
Il est fou ? Je vais me fracasser la tête ! Je me débats vigoureusement et me retrouve dans le jardin, sans savoir comment !
C'est de la magie ! Je vous jure que c'est de la magie !
Maintenant, ils sont tous les deux accroupis à l'intérieur de la pièce, me regardant à travers l'étrange fenêtre, et me font de grands signes d'encouragement.
- Reviens, Orca !
Revenir par où ? Je ne sais plus où j'en suis, je pousse des miaulements.
- Ouvrez-moi, ouvrez-moi ! Ne m'abandonnez pas dans le jardin !
Dan ouvre la porte, se glisse dehors, la referme. A nouveau, mais dans l'autre sens, cette fois, il me pousse vers la paroi.
Cette fois, je proteste vigoureusement :
- Ca va pas la tête ? Vous voulez m'assommer ? C'est ça votre cadeau ?
De guerre lasse, il ouvre la porte. Je rentre dignement, la tête haute .
Pour entendre la cruelle sentence : " Mais qu'il est bête, ce chat ! "
Apparemment, je suis recalé à l'examen !
L'après-midi du même jour
Une voisine vient sonner à la porte. Scouby lui ouvre, l'invite à entrer. Un peu intimidé, je demande à sortir dans le jardin. Sans plus émettre de commentaires désobligeants, Scouby m'ouvre la porte.
Je vais m'installer dehors, pour attendre le départ de la voisine. Je la connais, celle-là, elle ne m'aime pas trop, un jour je lui ai volé un gros morceau de lard Vaut mieux que je sois discret.
Mais les heures passent La voisine est certainement partie, et moi je suis toujours ici. Je m'ennuie, je commence à avoir froid, j'ai envie de me lover au coin du feu
Par désoeuvrement, je m'approche de la porte et examine attentivement la fameuse petite fenêtre. Je la tâte de la patte, la pousse du museau
Est-ce que, par hasard ? Je pousse plus fort.
Victoire ! je me retrouve à l'intérieur ! Eh bien finalement, il est chouette, le cadeau !
Triomphant, je me précipite dans la cuisine. Comme vous pouvez vous en douter, je suis accueilli par un concert de louanges : " Il a compris, il a compris ! Brave chat ! "
On me caresse, on me complimente. Je me pavane. Mon moral est au beau fixe.
Je ne suis pas si bête que ça, ah ah !
Après, c'est devenu un jeu : pour un rien, j'entre et je sors, je rentre et je ressors du moins, quand il fait beau. Quand il pleut, j'use de la chatière aussi peu que possible juste ce qu'il faut pour aller faire mes petits besoins dans la prairie à côté. Le reste du temps, je me fais gâter, étalé comme un sultan sur ma chaise, devant le poêle. Ca dure si peu de temps, un week-end, mieux vaut en profiter plutôt que de vadrouiller par-ci par-là !
La première fois qu'ils m'ont laissé seul, en me confiant la maison, cela m'a fait tout drôle, je vous assure ! J'ai fini tranquillement mes provisions, j'ai fait ma sieste devant le poêle encore tiède puis je suis sorti prendre l'air.
C'est ma Néfertiti qui a été étonnée en me voyant surgir du mur ! Elle venait voir si une gamelle avait été préparée pour elle et moi, sur la terrasse, et voilà qu'elle assiste à un prodige !
Elle a failli en avaler de travers sa gorgée de lait.
- Mais oui, c'est moi, Nefer ! Viens que je te fasse les honneurs de ma maison !
- Oh, non, j'ose pas, j'ose pas ! Jamais je n'entrerai chez des gens, jamais !
- C'est pas chez des gens, c'est chez moi, Nefer !
Elle n'a rien voulu entendre. C'est fou ce qu'elle est timorée, vraiment d'une manière maladive ! Maintenant que j'ai un divan à ma disposition tous les jours de la semaine, je devrais peut-être lui faire commencer une psychanalyse si je réussis à l'attirer jusque dans le salon, mais rien n'est moins sûr !
J'ai pris grand soin de la maison. Quand il a commencé à faire froid et qu'il n'y a plus eu que des croquettes à manger, je suis encore passé une fois tous les jours, histoire de vérifier si tout allait bien. J'ai tenu ma chaise et ma petite laine bien propres, je n'ai touché à rien, de peur de casser. Il fallait bien honorer leur confiance !
Un jour j'arrive, tout affairé, pour me sustenter de quelques croquettes, lorsque je renifle
- Oh oh, ça sent le feu de bois, ici !
Je me rue vers la cuisine.
- Vous êtes là ! C'est de nouveau le week-end ? Que je suis content !
Ils m'ont bien complimenté sur mon sens des responsabilités. Mine de rien, ils avaient un peu peur de retrouver leur maison dévastée.
- On pensait que tu avais invité des copains tous les soirs pour faire la nouba, Orca !
Je proteste vertueusement : " Pour qui me prenez-vous ? "
Le soir, c'est devenu une habitude bien établie, j'ai dormi sur ma couverture bleue, dans leur chambre, au pied du lit. Et il en a été de même le week-end suivant sauf que> heu J'ai eu un petit accident. Faut dire, je n'ai pas encore vraiment l'habitude du plateau de sable, j'avais cru être discret, mais
A l'aube, Scouby ouvre les yeux, renifle dans l'obscurité.
- Qu'est-ce que ça sent ?
Elle allume la lampe, regarde autour d'elle. Rien de suspect. Un chat noir et blanc, confortablement couché et émergeant d'un apparent sommeil de plomb, la fixe d'un il innocent (l'air innocent, c'est ma spécialité : vous me regardez, vous me donnez illico le bon Dieu sans confession, je vous l'affirme !).
Elle se lève, fait le tour de la chambre en inspectant autour d'elle. Légèrement inquiet, je la suis du regard.
Elle va se recoucher. Ouf !
- C'est bizarre, j'avais cru sentir
Prise d'une idée subite, elle regarde sous le lit : rien.
- J'ai dû me tromper.
- Certainement, dis-je avec empressement.
- Tu es sûr, Orca, que
- Je suis aussi blanc que neige ! affirmé-je contre toute vraisemblance.
Elle se rendort. Je suis tranquille. Ils ne trouveront jamais !
Dans la seconde chambre, il y a contre le mur un joint mal fait. Ca forme comme un petit trou Je me suis posté au-dessus du petit trou et j'ai bien visé Il y a peut-être trois ou quatre gouttes qui sont tombées à côté, pas plus. Mais c'est vrai que mon petit pipi à moi sent mauvais, Ardoise me l'a déjà dit !
Ils l'ont quand même vu ! En ouvrant la porte de la cave, Dan a vu une petite flaque sur l'escalier. Levant la tête, il a vu le trou !
- Orca ! Et le bac de sable ?
Quel bac de sable ? je l'avais complètement oublié, celui-là ! Il va falloir qu'ils me montrent de nouveau comment on fait
Je suis un peu confus.
J'espère qu'ils n'ont pas été raconter ça à la charmante Ardoise ! J'entends d'ici ses sarcasmes ! Déjà qu'elle ne se tenait plus de joie après avoir appris le coup de la charentaise !
Enfin ! On ne peut pas être parfait du premier coup ! Mais je m'entraîne, je m'entraîne !... Qu'on me laisse un peu de temps.
Le dernier week-end, pour la première fois, je leur ai montré que j'étais vraiment très triste à l'idée de devoir une nouvelle fois me séparer d'eux. Dès que j'ai vu qu'ils commençaient à s'affairer, à emballer j'ai eu un coup de cafard. Scouby l'a bien vu et ça a augmenté son cafard à elle. Elle m'a pris dans ses bras pour essayer de me consoler, mais j'avais le cur bien gros.
- N'oubliez pas de revenir très vite !
- C'est promis, mon Orca !
L'année passée, à pareille époque, ils ne venaient pas tous les week-ends mais ils ne me connaissaient pas encore ! Maintenant, ils ont des obligations envers moi, même s'ils se doutent bien que je vais chercher ma pitance chez les uns et les autres Je ne dis pas que ce n'est pas le cas, mais dès que je vois leur voiture arriver le vendredi soir, pour moi le reste du monde n'existe plus. C'est ici ma maison ! Là où se trouve ma chatière !
Et peut-être bien que je vais inviter quelques copains pour faire la nouba, un soir !
Chapitre 16
Eh bien je ne sais pas ce qu'il se passe, mais je ne la vois, plus beaucoup, ma famille d'accueil, pour le moment !
Au début, je ne me suis pas trop inquiété : ils avaient passé le réveillon de Nouvel-An avec moi et, le dimanche soir comme d'habitude, avaient fait leurs paquets. Comme je vous l'ai déjà dit, lorsque je m'aperçois qu'ils sont sur le point de plier bagage, je leur dédie un regard à fendre le cur Ils s'en vont, accablés sous le poids de leur sentiment de culpabilité et moi, je souris dans mes moustaches !
Tandis qu'ils regagnent Bruxelles en pensant avec nostalgie à leur malheureux chat des champs, moi, je reste confortablement étalé sur ma petite laine, pour apprécier les restes de chaleur que dégage le poêle à bois. Puis je termine les provisions et, lorsqu'il fait à nouveau froid et sombre, je m'en vais. Je n'oublie pas de passer dans la maison une fois par jour, pour m'assurer s'ils ne sont pas de retour. Ce serait trop bête si je ratais ne serait-ce qu'une journée de câlins et de friandises !
Les jours ont passé. A un moment donné, je me suis dit : " Bizarre, ils ne reviennent pas Il y a pourtant longtemps, maintenant ! "
Je commençais à me sentir un peu angoissé et les jours ont encore passé. Il a neigé, il a plu, il a reneigé Et pas de famille d'accueil à l'horizon !
Bien sûr, en honorable chat des champs, j'ai plusieurs adresses où je peux me réfugier en cas de coup dur Mais là, si on ne me laisse pas mourir de faim, on est loin de me gâter comme ici ! On me donne des restants de nourriture Oui, un jour j'ai reçu du spaghetti à la sauce tomate. J'ai apprécié, mais le poil blanc de mon poitrail est devenu rose à cause de la tomate ! J'étais un peu honteux de devoir me promener dans la rue comme ça Chez Scouby et Dan, je reçois de la nourriture spéciale pour chat, c'est quand même différent ! Ailleurs, on me tolère mais ici, on m'Aime ! Du moins, je le croyais
Parce que, si ça se trouve, je me suis trompé ! M'aurait-on abandonné ?
J'ai quand même du mal à le croire : il y a la chatière, la petite laine et tout ça
Je roulais toutes ces pensées dans ma tête j'étais très perplexe ! Les chattes qui avaient l'habitude de venir se nourrir à mes frais sur la terrasse (oui, avant de partir, Dan et Scoured déposaient quelques assiettes pour mes copines !), eh bien les chattes, elles commençaient à la trouver mauvaise ! " Hé, Orca-Depardieu, où elle est la tambouille que tu nous as promise ? Tu es fauché ?"
Que répondre à cela ? Mon charme naturel suffirait-il à les faire patienter le temps qu'il faudrait ?
Je commençais à être aux abois quand, enfin, j'ai vu leur voiture remonter la rue ! Ouf ! J'ai couru dans le jardin, bien content, mais quand même un peu rancunier, c'est normal ! Je me suis dit : " Ah, je les ai attendus si longtemps ! Maintenant, EUX m'attendront, na ! Non mais sans blague ! "
Je suis resté là une petite demi-heure. La cheminée s'est mise à fumer : parfait, je rentrerai quand il fera bon !
Scouby est sortie et a posé sur le sol de la terrasse une assiette de victuailles pour mes " invitées ". Visiblement, elle me cherchait du regard, mais ne m'a pas vu : la haie bien touffue me dissimulait parfaitement !
Quand elle est rentrée dans la maison, je me suis approché et ai commencé à manger dans l'assiette, sur la terrasse. Comme je m'y attendais, elle m'a vu par la fenêtre et s'est précipitée dehors. Moi, imperturbable, sans un regard pour elle, je continuais mon repas.
- Orca ! Mon minou ! Pourquoi ne viens-tu pas manger dans ta petite gamelle, à l'intérieur ? Il fait bien chaud !
- J'ignore si je suis encore le bienvenu dans cette maison, Madame, ai-je rétorqué noblement.
Pas de regard " craquant ", aujourd'hui ! Orca Maître-Chat a sa fierté !
Après beaucoup de salamalecs et maintes petites manières, j'ai consenti à la suivre dans la cuisine. Du bout des dents (je m'étais déjà empiffré dehors), j'ai goûté au repas préparé amoureusement pour moi. Je commençais à me sentir bien, mais ne voulais pas le montrer !
- Qu'est-ce qu'il y a, Minou ? Tu boudes parce qu'on n'est pas venus la semaine dernière ?
- Moi, bouder, laissons cela aux chats vulgaires, Madame !
Quand je me suis installé dignement devant le poêle, ils se sont mis à deux pour me câliner. Et petit Orca par-ci, et gentil minet par-là
- Regarde, Minou, la jolie couverture " Sole Mio " que je t'ai achetée !
Je jette un coup d'il vaguement intéressé. Une petite couverture de bébé, de couleur bleue, bien épaisse, étalée sur le divan. Je l'essaie. Peut-être que je vais me laisser attendrir, après tout. Mais pas immédiatement.
- Mais, mon pauvre Orca, tu es blessé ?
Ah oui, c'est vrai. J'ai une touffe de poils et un morceau de peau en moins sur le haut de la patte droite. Je n'en souffre pas trop, mais ils compatissent.
- Pourvu que ça ne s'infecte pas !
- Bah, dis-je avec désinvolture, ce sont les risques du métier de chat des champs !
Je m'amadoue imperceptiblement d'autant plus que Scouby m'explique les raisons de leur longue absence.
Madame Bobonne s'est blessée, elle aussi Vous vous souvenez, la dame qui avait peur que je fasse pipi sur son sac, l'été dernier ? La dame qui demande toujours des nouvelles de la " gentille petite chatte Orcatte " ?
Eh bien, elle est tombée dans l'escalier. Double fracture du crâne, deux semaines dans le coma
Bon, puisque c'est comme ça, je veux bien leur pardonner mais pas d'un seul coup, hein, pas d'un seul coup ! Marquons encore un peu d'éloignement.
Voici venue l'heure du coucher. D'ordinaire, je les accompagne dans leur chambre, tout heureux à l'idée de passer une bonne nuit sur la couverture. Cette fois, je sors pour faire mes petits besoins et ne reviens pas ! Pour cette nuit, je ne leur ferai pas la grâce de mon auguste présence.
Il est neuf heures du matin quand je déboule, affamé et hirsute, au pied de leur lit. Ils sont en train de se lever Zut, et moi qui comptais me reposer un peu entre eux deux, dans la bonne chaleur !
Nous descendons au salon. Je tire une drôle de tête, parce que j'espérais vraiment encore goûter quelques heures de sommeil dans la chambre. J'ai peut-être été bête, tout compte fait. Je n'aurais pas dû faire de fugue
- Allez, je ne suis plus fâché ! La nuit prochaine, je reste avec vous, c'est promis ! dis-je, tout rayonnant.
Ils échangent un regard navré. C'est dimanche aujourd'hui, ils doivent rentrer à Bruxelles cet après-midi. Je devrai l'attendre cinq jours, la " nuit prochaine " !
Qu'est-ce que j'ai été bête, vraiment !
Je me console en faisant le joli cur avec les chattes qui reviennent se sustenter sur ma terrasse Elles aussi, elles devront ensuite attendre cinq jours !
Et la semaine se passe et moi, je me traîne, fiévreux.
Parce que, finalement, elle s'est quand même infectée, ma blessure ! Je me sens horriblement mal, je passe mes journées sur la petite " Sole Mio " bleue, dans le salon. Vais-je me laisser mourir ici ? J'ai les pattes trop cotonneuses pour me lever et aller chasser
Je suis plongé dans un sommeil agité lorsque, subitement, une voiture s'arrête devant la maison. La porte s'ouvre Nous sommes à nouveau vendredi !
Dan m'aperçoit couché sur le divan. Immédiatement, il se rend compte que quelque chose ne tourne pas rond.
- Que se passe-t-il, Orca ?
Tout heureux de le voir, je me lève en flageolant et vais jusqu'à la cuisine pour accueillir Scouby qui, elle aussi, pousse un cri d'horreur à la vue de mes pauvres poils ternes et ébouriffés.
La cause du mal est visible : une blessure suppurante le long de ma patte droite. Un souvenir de bagarre, un de plus ! Je ne compte plus mes cicatrices. C'est ça aussi, la vie d'un Maître-Chat !
Ils ont allumé le feu, ils m'ont donné à manger. Je me suis dit que, puisque j'étais blessé, je pouvais bien me montrer un peu difficile.
- Je n'apprécie pas tellement la pâtée à la volaille, dis-je d'un ton languissant.
- Mon Dieu ! Il n'a même plus d'appétit !
- Peut-être que si vous aviez autre chose Ce n'est qu'une suggestion, vous savez, je ne sais vraiment pas si je pourrais avaler quoi que ce soit
Je soupire et retourne m'allonger sur ma petite couverture. Il commence à faire bon. On pose une gamelle odorante à côté de moi. Qu'est cela ? J'ouvre un il.
Une petite terrine de saumon Je vais faire un effort pour manger, après tout
En deux minutes, la gamelle est vide. Je ressuscite à vue d'il.
Ils me couvrent d'un lainage. Il paraît que je ressemble à une poupée, ainsi emmitouflé.
- Il a l'air de se sentir mieux, remarque Scouby.
- Je vais quand même l'emmener chez le vétérinaire, demain !
Qu'est-ce qu'un vétérinaire ? Où veut-on m'emmener ?
Laissant de côté cette question apparemment sans réponse, je fais un bon somme réparateur et me réveille, frais et dispos, en fin de soirée.
Ils se préparent à aller au lit.
- Je vais faire un petit tour dehors et je vous rejoins ! dis-je en filant par la chatière.
Mais le chat propose et la chatte dispose !
Néfertiti m'attendait sur la terrasse. Néfertiti a des droits sur moi : nous avons eu des petits ensemble. Notez que je ne les ai jamais vus : elle les a cachés soigneusement quelque part. mais il paraît qu'à cause de ces petits, Néfertiti peut légalement me tourner en bourrique autour de sa patte, du moins c'est ce qu'elle dit. Je sais, c'est compliqué, je n'ai pas bien compris non plus, mais je l'aime, ma Nefer ! Alors, je suis tout content de la voir.
- Orca ! On ne te voyait plus !
- J'ai été malade, dis-je d'un petit air important.
- Tu viens ? Regarde la belle neige ! On va se rouler dedans ! On va bien rigoler !
- Heu
Le jardin est tout luisant, couvert de blancheur. Les étoiles étincellent Il fait trop beau pour rentrer !
Je repasse la chatière à dix heures du matin.
- Eh bien, mon Or-katteke ? On s'est bien amusé ? Montre la papatte !
Elle est toujours infectée, la papatte ! Heureusement, je mange à présent de bon cur. Quand l'appétit va, tout va, comme dirait la chère Ardoise, grande spécialiste en la matière !
Dan, cependant, n'a pas renoncé à son idée de me faire soigner de façon énergique et a pris rendez-vous chez une vétérinaire de la petite ville proche.
- Nous avons rendez-vous à deux heures, Orca !
- Je vais juste faire mes petits besoins et je rentre !
Evidemment, une fois dehors, j'ai oublié. Le ciel bleu, l'air vif, la neige étincelante Je me suis élancé vers de nouvelles aventures.
- Tant pis, dit Scouby, on va aller chez la vétérinaire pour lui dire que le chat n'est pas rentré !
- On n'aurait pas dû le laisser ressortir !
C'est l'évidence même mais essayez seulement de m'emprisonner durant une heure, si je n'en ai pas envie ! Il y a de quoi devenir fou Vous comme moi !
Ils s'apprêtent à partir quand je surgis dans la cuisine pour prendre mon déjeuner !
Pendant que je mange, ils se tiennent derrière moi avec des airs de conspirateurs. Dan ferme subrepticement la porte de la cuisine.
Mais que se passe-t-il ? La dernière bouchée à peine avalée, on me saisit et on me fait entrer dans un petit panier d'osier qu'on referme au-dessus de ma tête !
M'enfermer ainsi, moi ! Ca ne m'est jamais arrivé !
Je me débats : " Vous êtes cinglés ! Délivrez-moi ! "
Je sens qu'on me soulève et qu'on emporte le panier en me susurrant des paroles apaisantes. Puis, on entre dans la voiture. C'est aussi la première fois que je me déplace en voiture : ça ne me plaît pas du tout !
On s'éloigne
O mon village natal, quand te reverrai-je ? Mon jardin, mes chemins, mes chattes
Heureusement, le supplice du trajet en voiture ne dure pas très longtemps. On s'arrête, on entre dans une maison qui n'est pas la mienne
On ouvre le panier et je cligne des yeux sous une lumière crue. Où suis-je ?
Une dame en blouse blanche me tripote. Tous les coins de mon anatomie y sont passés ! Les yeux, les oreilles, le ventre, les pattes Paraît qu'en général, malgré toutes les traces de bagarres imprimées sur mon épiderme, je suis bon pour le service : chat mâle (je n'en doutais pas), plus très jeune (on ne peut pas tout avoir) mais encore solide !
Dan me maintient fermement pendant que la dame fouille dans ses tiroirs. Elle ne se dépêche pas et moi, je commence à m'impatienter !
Elle revient avec une longue aiguille. Deux piqûres d'antibiotiques et une de vitamines ! Et un joli pansement pour couronner le tout !
Et un vermifuge qu'elle donne à Scouby pour le mettre dans ma pâtée du soir.
- C'est un très gentil chat, dit-elle d'un ton connaisseur : il ne fait pas mine de mordre !
Du coup, Dan et Scouby lui racontent mon histoire : et comment je suis arrivé chez eux, et combien j'ai été patient et gentil avec la mam'zelle Ardoise, et comment je suis arrivé à me rendre indispensable Moi, j'attends. Je veux bien qu'on chante mes louanges, mais je ne suis pas tellement à l'aise, sur cette table d'examen !
Puis, à mon grand déplaisir, on me fourre à nouveau dans le panier trop petit pour moi.
A nouveau un trajet en voiture et enfin, enfin, me voilà de retour à la maison !
Ouf ! Je ferais bien une petite promenade, maintenant !
- Pas pour l'instant, Orca, dit Dan en essayant de prendre un air sévère, il faut garder le pansement quelques heures !
Quelques heures sans sortir ? C'est comme je le disais : ils sont fous !
Puisque c'est le pansement qui m'empêche de m'amuser, je vais m'en occuper sérieusement
Je prends un air innocent et, au bout de cinq minutes :
- Regardez, Dan ! Mon pansement a glissé, il ne recouvre plus la blessure, je ne comprends pas ce qui s'est passé ! Que vais-je faire ? Essayez de me le remettre, si vous pouvez ! (là je ne risque rien).
- Oh, zut, tant pis, il faut l'enlever
Une paire de ciseaux entre en action et me voici libre comme l'air !
- Je peux sortir maintenant ? Puisque je n'ai plus mon pansement !
On m'ouvre la porte. Je me précipite dehors, la tête haute, la patte alerte, triomphant !!!
Le soir, j'ai dormi du sommeil du juste et me suis réveillé au grand matin, pelotonné sur la couverture, au pied du lit. Je me sens tout à fait bien et rassuré : puisqu'ils ont fait tout ça pour moi, c'est qu'ils m'AIMENT, évidemment ! Je n'en douterai plus, désormais !
Et voilà, je n'ai plus rien à dire, pour l'instant. Comme d'habitude, ils sont partis le dimanche soir, en me laissant deux assiettes bien remplies et un poêle encore tout ronronnant. Pourvu que je ne m'esquinte pas une autre patte, cette semaine !
Chapitre 17
Ce mardi, Daniel a pris congé pour une semaine et est parti bricoler dans notre maison de campagne. Il va travailler au jardin et entreposer dans la cave les précieuses bouteilles ramenées de Bourgogne ! Scouby, elle, va au bureau toute la journée et, le soir, elle reste avec moi.
Je ne compte plus trop sur la présence d'Olivier : mon Grand Amour a rompu nos fiançailles et s'est entiché de quelqu'un d'autre, quelqu'un à deux pattes C'est un monde ça, quand même !
Bien sûr, il nous a présentées l'une à l'autre avec diplomatie : " Voilà Ardoise, la chatte de ma vie ! "
Bon, cette façon de parler de moi a mis un peu de baume sur mon cur meurtri. La personne à deux pattes m'a trouvée très jolie. Au début, elle ne m'a pas caressée parce qu'il paraît qu'elle craint un peu les chats ce qui m'a fait plaisir : personne n'a jamais eu peur de moi jusqu'à présent, alors je pourrais me défouler de mes frustrations en terrorisant cette pauvre fille
Espoir vite déçu : à sa seconde visite, elle se sentait déjà complètement à l'aise avec moi ! C'est quand même pas de ma faute si je suis une vraie gentille et si ça se voit !
Deux jours après son départ, voilà Daniel qui téléphone à Scouby : " Je n'ai pas encore vu Orca ! "
C'est l'angoisse. Qu'est devenu le chat des champs ?
Olivier, à sa manière, se veut encourageant : " M'enfin, maman, il faut s'y attendre, avec un chat en liberté ! Il peut arriver n'importe quoi ! "
- Ben oui, renchéris-je, confortablement installée sur mon fauteuil favori. " Il s'est peut-être fait mordre par le chien du voisin ou enfermer dans une grange ou "
- Ardoise, merci de me remonter ainsi le moral !
- Ben kwâ ?
Qui vivra verra. Vendredi prochain, Scouby va prendre le train pour passer le week-end dans notre masure. Elle espère que les nouvelles seront bonnes. Entre-temps, elle contemple d'un il désespéré la photo d'Orca qui trône sur un meuble, à côté de ma photo à moi.
" Kwâ " qu'il en soit, je ne suis pas aussi tranquille que je voudrais le faire croire. C'est vrai qu'il m'agace, le maître-chat, mais je ne voudrais pas qu'il lui arrive quelque chose : je m'ennuierais sans lui Je n'aurais plus personne à tyranniser, qu'est-ce que je deviendrais ?
Bientôt, quand il fera meilleur, je pourrai à nouveau accompagner mes parents à la campagne, mais avant cela, je devrai subir mon supplice annuel : une visite chez le vétérinaire. A cause de toutes les chattes (sans compter l'Orr-katteke) qui viennent minauder sur ma terrasse, il va falloir me vacciner, moi ! Contre la leucose, il paraît Pauvre Ardoise ! Comme je suis à plaindre !
Un de ces jours, je vais écrire une tragédie (antique) sur ma vie. Et tout le monde sera bien étonné ! Mes malheurs étalés au grand jour Ma photo dans le journal La gloire !
Ben kwâ, on peut toujours rêver !
Chapitre 18
Salut tout le monde !
Eh bien oui, c'est moi ! je suis de retour ! La chère et douce Ardoise vous avait sûrement dit que j'avais disparu, hein ?
Je n'avais évidemment pas disparu du tout, mais je n'avais pas été avisé des vacances de Dan et je me suis présenté à la maison avec deux jours de retard.
Il aurait pu m'avertir, non ? Au moins mettre un petit mot sur la table : "Cher Orca, je serai en vacances à partir de mardi, attends-moi, je te servirai de la bonne pâtée. Signé Dan. "
Mais rien, rien ! Croit-il que je possède une boule de cristal ? Que je me nomme Orca Soleil ?
Au lieu de quoi, moi, bêtement, j'ai encore crié famine le mardi et le mercredi, avant de m'apercevoir que la voiture était stationnée devant ma maison !
Je suis entré en poussant de grands " Miââââââ ! " réprobateurs.
- Ah, Orca, j'étais inquiet, j'ai même fait le tour du village en voiture pour essayer de te trouver ! " s'est exclamé Dan en me voyant surgir.
Je lui jette un petit regard oblique. Dit-il vrai ? Il semble sincèrement soulagé de me voir. Je remballe mes reproches.
- Tu comprends, dit-il, continuant à se justifier, tu es TOUJOURS là, alors
Je soupire. Pour une fois que je déroge à mes habitudes !
Mais est-ce ma faute si j'ai fait la connaissance de deux nouvelles voisines ?
Cela s'est passé il y a quelques jours, un dimanche pour être précis. Comme vous le savez, Scouby dépose toujours, pour mes copines les chattes de la rue, un peu de nourriture sur la terrasse. En faisant ma promenade quotidienne pour me dérouiller les pattes (en fait, j'avais rendez-vous avec Néfertiti mais elle m'a posé un lapin Spécial, hein, pour une chatte !), j'ai aperçu une inconnue qui avait le nez fourré dans la gamelle. Elle mangeait (si je n'étais pas si courtois, je dirais même " bâfrait ") avec une conviction absolue.
- Bonjour, Mademoiselle ! ai-je modulé d'une voix flûtée.
- Gloumph ! Miam ! Miam !...
- Je me présente : Orca, Maître-Chat !
- Miom ! Ourk ! Ourk !
- C'est moi le maître de cette maison
Elle ne relève la tête que lorsque l'assiette est soigneusement nettoyée et pousse un profond soupir de bien-être.
- Pardon ? dit-elle en s'essuyant délicatement les moustaches.
Je tombe sous le charme. Quel amour de chatte ! Tricolore (roux, blanc, gris, ce qui s'appelle écaille-de-tortue, je crois), un peu dodue (ça ne m'étonne pas), elle a une ravissante petite bouche en forme de cur et des yeux verts qui brillent d'une lueur candide et amicale.
Je roucoule : "Vous habitez chez vos parents ? "
Elle minaude : " Oui, ma fille et moi-même occupons la maison du bout de la rue. Si le cur vous en dit, passez donc nous dire bonjour un de ces quatre ! "
La maison du bout de la rue Ah, je vois ! C'est la maison où piaillent constamment des enfants humains. Un peu bruyant pour mon goût, en général j'évite, mais la chatte tricolore mérite bien un petit sacrifice !
Je susurre : "Et où se trouve Mademoiselle votre fille ? "
- Là, sous la haie, répond-elle avec un naturel parfait. Elle attend que j'aie fini de manger pour se nourrir à son tour
Effaré, je contemple la gamelle. " Mais vous avez tout vidé ! "
- Oh, votre locataire Cmment s'appelle-t-elle, au fait ?
- Scouby.
- Mme Scouby viendra bien remplir à nouveau cette gamelle, vous ne croyez pas ?
Si, je crois. Il suffit d'attendre ici que ladite locataire nous remarque. Mais voici la fille de Mme Tricolore qui se raie précautionneusement un chemin jusqu'à nous.
J'apprécie d'un coup d'il : un chaton tigré qui a la même allure que sa mère, avec une épaisse fourrure et des petits yeux vifs et taquins. Me voici en bonne compagnie !
Je me rengorge.
Ah ! Voilà Scouby, porteuse d'une boîte de pâtée pour chats. Mes deux compagnes frétillent de la tête à la queue. Avec un ensemble parfait, elles plongent la tête dans l'assiette qui se remplit.
- A moi ! A moi ! crie le chaton. Tu as déjà mangé !
- Non, d'abord à moi ! Tu dois le respect à ta mère !...
Sachant très bien que, s'il se laisse intimider, il ne lui restera plus rien, le chaton fait la sourde oreille et continue à manger en donnant des coups de tête pour écarter son envahissante génitrice.
La gamelle vidée pour la seconde fois
- Ah ! C'était bien bon ! Une adresse à retenir, hein fillette ?
- Oui maman ! Pour un petit en-cas, l'après-midi
Elles se pourlèchent les babines. Un petit en-cas ! Je suis confondu
Pourtant, je continue à faire bonne figure.
- Madame, Mademoiselle Heureux d'avoir pu vous accueillir chez moi Puis-je me permettre de vous demander votre nom ?
- On me nomme Gourmande, et la fillette, c'est Petite-Goulaffe. Sois polie, dis bonjour au monsieur, Petite-Goulaffe !
Après leur départ, je demeure rêveur. Comment vais-je faire pour continuer à assurer la subsistance de Néfertiti ? Là où passent Mme Gourmande et Mlle Petite-Goulaffe, plus question de trouver une miette de nourriture. C'est la razzia !
Heureusement, j'ai ma chatière et mon assiette à moi est bien à l'abri !
Il faut avouer qu'elles sont bien mignonnes malgré leur phénoménal appétit ! Nous nous retrouvons bons amis et souvent, Scouby et Dan me voient déambuler dans la rue aux côtés de la jolie Gourmande. Nous marchons, très sérieux, l'un à côté de l'autre en devisant Sûrement, je me trouvais près de " la maison du bout de la rue " quand Dan est arrivé en vacances, c'est pour ça que je l'ai raté.
La Petite-Goulaffe, elle, a établi son quartier général dans notre haie. Quand elle voit Scouby sortir dans le jardin, elle se précipite vers elle en faisant des mines aguicheuses. Elle sait très bien, la fûtée, ce qui ne peut manquer d'arriver : " Oh, le joli chaton ! Bonjour, Pretite-Goulaffe ! je vais t'apporter quelque chose de bon "
Néfertiti ne prend pas ombrage de mes nouvelles amitiés. Elle sait très bien qu'elle reste " pour toujours mon seul amour " comme dit la chanson. Nous nous rencontrons sous le grand sapin (elle persiste à trouver ce lieu de rendez-vous très romantique, même quand il pleut et que l'herbe vous trempe les pattes). Nous nous embrassons sur le museau. La vie est belle !
Le dernier week-end, Scouby est arrivée par le train et a poussé un cri de joie en me voyant. Décidément, la nouvelle de ma disparition s'était répandue !
" Madame Bobonne " est aussi venue passer le week-end chez nous. Elle sort de l'hôpital et est encore très faible, c'est le fils de la maison, Olivier, qui l'a conduite jusqu'ici.. A peine s'est-elle installée sur une chaise, que je bondis sur la table à ses côtés.
- Tiens ! dit Olivier. Tu es revenu ?
Décidément ! Il faut que vous tourniez le dos un instant pour que ça devienne une nouvelle interplanétaire !
- Oh ! dit Madame Bobonne en m'examinant d'un il attendri, la petite chatte est là !
Mon sourire de maître-chat faiblit un brin. Ah c'est vrai, c'est la dame qui s'obstine à me croire du sexe féminin ! Si mes copines entendaient ça, elles rigoleraient bien !
Je crois qu'il va me falloir composer, parce qu'elle ne veut pas en démordre, Mme Bobonne !
Enfin, en brave chat que je suis, je me pose sur ses genoux pour qu'elle guérisse plus vite. Je vais lui infuser une partie de ma formidable énergie et elle sera vite sur pieds, Mme Bobonne ! Personne n'a jamais pu résister au flux d'énergie, d'enthousiasme, de joie de vivre qui m'amine et que je distribue généreusement. On n'est pas maître-chat pour rien, c'est un art !
- Quelle gentille petite minouchette ! dit Mme Bobonne.
Je soupire. Je boirai le calice jusqu'à la lie mais n'en montrerai rien.
- Voyons, maman, on t'a déjà dit que c'est un garçon ! intervient Dan.
Je prends mon air le plus patibulaire, mais apparemment, le message ne passe pas. La convalescente n'est absolument pas sensible à mon charme viril !
Tout le week-end, elle m'a prodigué des compliments. J'en aurais pavoisé, n'était le malentendu fondamental qui nous sépare
- Minette ! Minette ! Où es-tu ? Oh, elle est installée sur le frigo !
- Oui, IL est très intelligent ! IL sait où se trouve le pâté que je viens d'acheter, dit Scouby en insistant bien sur le " il ".
Puis est venue l'heure de la piqûre quotidienne : Mme Bobonne a du diabète.
Je me plante devant elle pour l'encourager.
- Vous en faites pas, dis-je. A moi aussi on a fait une piqûre quand je suis allé chez la vétérinaire ! Regardez comme je suis requinqué ! Ca va vous remettre en moins de deux, vous verrez !
Il est vrai que moi, je suis sensiblement plus jeune que Mme Bobonne La guérison sera peut-être plus lente pour elle.
Comme toujours, la fin du week-end arrive trop vite.
- On revient dans cinq jours, mon Orca ! Regarde toute la bonne pâtée dans ton assiette !
- Au revoir, petite minette ! dit Mme Bobonne.
Et les voilà partis. J'attends que la voiture se soit éloignée et je cours au jardin. Ah, la voilà !
-Je suis un peu en retard, mes locataires n'arrivaient pas à décoller, dis-je.
- Ce n'est pas grave ! répond gracieusement la jolie Gourmande. Si nous allions faire une petite promenade ?
Cinq jours ils passeront peut-être très vite : j'ai tant de rendez-vous !
Je vous fais de grands Miâââââââ bien affectueux et la suite à très bientôt !
Chapitre 19
IMAGINONS UN PEU
Confortablement étalée sur le dossier de mon fauteuil préféré, les yeux clos, je semble dormir En fait, je médite profondément. J'imagine, je rêve, je souris dans mes moustaches
Je vois une grande scène de théâtre tout illuminée. C'est la répétition générale de mon uvre grandiose et immortelle.
Au centre de la scène se tient l'héroïne. Elle n'est pas seulement l'Actrice Principale, mais aussi l'Ecrivaine-Metteuse en scène. Rien que ça ! Elle est reconnaissable entre toutes : comme les héroïnes de Barbara Cartland, elle a une petite figure ravissante, en forme de cur. Mais elle est la seule qui soit vêtue d'une robe grise, rayée et chatoyante. Son séduisant visage s'orne de superbes moustaches tombantes. Elle a aussi de grands yeux verts dont elle est très fière, avec raison d'ailleurs ! Elle dirige la scène et miaule sur un ton d'autorité qui en impose à tous les acteurs de seconde zone qui l'entourent, muets d'admiration.
Fantasmons, fantasmons et ne faisons pas les choses à moitié ! Les acteurs de seconde zone (comme j'ai déjà dit), béats d'admiration pour notre noble héroïne (mais oui, mais oui !), ne sont autres que Daniel, habillé en Zeus courroucé avec des éclairs en carton doré qui lui entourent la tête (c'est très, très joli ! D'un chic ! D'une classe !), Scouby, déguisée en Héra (Héra, paraît que c'est la déesse épouse de Zeus. On l'appelle " Héra aux yeux de génisse ". Scouby n'était pas contente, mais je lui ai fait remarquer que si on dit ça d'une déesse, c'est que c'est très beau, des yeux de génisse ! Oui, hein ! C'est vide mais beau !), avec une robe blanche dont le bas traîne par terre, ce qui nettoie le plancher du théâtre (la Grande Metteuse en Scène, avec toutes ses qualités, a également le sens de l'économie : elle ne doit pas faire l'achat d'un aspirateur, dans ces conditions). Gourmande et Petite-Goulaffe (oui, tout le monde est réquisitionné !) se tiennent devant le micro pour faire le choeur (antique comme il se doit) et enfin, Orca, dans le rôle du Chevalier Noir et Blanc, à la dévotion de la belle héroïne. Pour enjoliver les choses, je lui ajoute un plumet sur la tête. (" Il faut vraiment que je me montre comme ça, chère Ardoise ? " La Grande Metteuse en Scène, chat-égorique : " Voui ! ")
Voilà, la distribution est au complet ! Reste à savoir ce que l'on va jouer.
La Grande Ecrivaine-Metteuse en Scène-Vedette annonce le titre de la pièce : " Les malheurs de la pauvre Ardoise ". Aussitôt, les acteurs commencent à protester : " Ardoise, tu exagères ! Tu mènes une vie de pacha chez nous ! "
- Ce n'est pas de la vérité, c'est de l'Art ! déclame l'intéressée en levant vers le ciel ses magnifiques yeux verts. " C'est de l'art avec à peine un zeste de vérité, un soupçon ! Vous allez voir ! "
Au premier tableau, on admire la jeune Ardoise (" Ben oui, je suis une éternelle adolescente ! " assène la Sarah Bernhardt à moustaches sur un ton péremptoire, en percevant les murmures étonnés de l'auditoire), on voit donc la jeune Ardoise (oui, on sait ! je vais finir par me vexer !) au désespoir devant ses gamelles aux trois-quarts vides. Elle se tord les pattes antérieures en un geste théâtral (c'est de circonstance) et pousse des miaulements déchirants (Mais non, je ne miaule pas, je chante !) :
La jeune Ardoise
Miââââââââou ! Miââââââââou ! Triste sort !
Ici-bas tout m'abandonne !
Ma pitance n'est pas bonne
Et dans ma famille, personne
N'en éprouve du remords !
Miâââââââââou ! Miââââââou ! Triste sort !
Zeus-Daniel (étonné)
Mais qu'est-ce donc que ce chat
Qui hésite entre ses plats,
Qui ne saut lequel choisir
Et ne pense qu'à gémir ?
La jeune Ardoise (bouleversante de vérité)
Goûte, toi, et tu verras !
C'est tout sec et raplapla !
Miââââââââ ! Miâââââââ !
Zeus-Daniel (inspectant les gamelles)
Et ce colin d'Alaska ?
La jeune Ardoise (pathétique)
Aujourd'hui, ça m'inspire pas !
J'y peux rien, je suis comme ça !
Tu me laisses mourir de faim,
C'est trop triste à la fin !
Le chur (antique mais cacophonique)
Hélas, hélas, pauvre Ardoise !
La voilà toute pantoise !
Hélas, hélas, pauvre Ardoise,
Comme Zeus lui cherche noise !
Héra-Scouby (apitoyée)
Pauvre minette adorée,
Quitte donc ces airs frustrés,
Cesse de te lamenter,
Que souhaites-tu manger ?
Zeus-Daniel (sévère)
Ce chat n'en fait qu'à sa tête,
Il finira son assiette !
Ainsi l'ai-je décidé
Et ne le veux répéter !
Le chur (s'égosillant)
Hélas, hélas, pauvre Ardoise !
Etc etc
Orca (s'éclipsant)
Moi je pars en catimini,
Ils sont tous cinglés ici !
Cette chatte qui chante
Me dispense le tournis !
Combien m'est plus reposante
La douce Néfertiti !
La jeune Ardoise (vexée)
Fréquenter un chat génial
N'est quand même pas si mal !
Va, retourne dans ton terroir,
Et attrapes-y la gale !
Quel beau chevalier blanc et noir,
Vraiment ! Au revoir !
Après quoi, la Grande Ecrivaine-Metteuse en Scène, de très mauvaise humeur, houspille le chur pas assez dynamique à son gré. Puis elle décrète " Relâche ! " et chacun de s'esquiver
Je rouvre les yeux. Je m'y voyais réellement !
Il est vrai que cette scène dramatique n'est nullement le reflet de ma vie tranquille. Zeus-Daniel ne me tourmente pas, au contraire. Si j'ai souhaité la gale à l'Orca, c'était pour la rime et pour la frime ! Je ne suis pas si agressive, en réalité, je suis même plutôt bonasse (comme dirait sa Seigneurie Caramel). Peut-être que je devrais m'affirmer davantage
Tandis que je médite, l'heure a tourné et la porte de l'appartement s'ouvre.
- Bonsoir, mon gentil petit chat ! dit Scouby.
Je lui dédie un sourire angélique, purement ardoisien. Emue, elle me caresse le haut du crâne.
- Si mignonne et si discrète ! s'extasie-t-elle.
Si elle connaissait les rêves qui me trottent par la tête !
Mais connaît-on jamais le chat avec qui on vit ?
Ca, c'était mon petit instant de fantaisie Je reprends le cours de mes mémoires.
La semaine passée, Scouby et moi étions toutes seules à l'appartement. Daniel est parti bricoler à la maison de campagne : il monte les murs de la future salle de bains.
Je ne vois vraiment pas pourquoi ils tiennent tant à disposer d'une salle de bains ! S'ils étaient raisonnables, comme moi, il suffirait qu'ils passent des heures, chaque jour, à se lécher et ils seraient tous propres sans se ruiner ! Evidemment, pour Scouby, se laver ne suffit pas. Elle est un peu narcissique à mon avis. Sur la tablette de son lavabo, il y a toutes sortes de petits pots qui ne servent à rien qu'à me faire sourire avec commisération. Quand elle s'enduit le visage d'une matière gluante, je n'assiste pas à une métamorphose fracassante, contrairement à ce qu'on pourrait croire : le lendemain matin, malgré tous ses efforts, les petites rides sont toujours là. Elle a la même tête qu'hier et avant-hier, elle n'est toujours que Scouby et pas Claudia Schiffer !
Il n'y a que moi qui conserve un air d'éternelle jeunesse : un vrai chaton (la sveltesse en moins). Il paraît que cela vient de la candeur de mon regard
Et puis, pourquoi prendre des bains, au risque de se noyer ? Je sais de quoi je parle : j'ai failli glisser dans la baignoire, un jour que je batifolais sur le bord en toute innocence !
- C'est vrai ! approuve Caramel surgie mystérieusement, rien de plus dangereux que les baignoires ! Ainsi, moi-même
- Z'avez bu la tasse, Seigneurie ?
Je suis pleine d'espoir. Un faux pas la rendrait plus accessible, moins intimidante
Elle me lance un éclair de son regard bleu et renifle.
- Non, non, pas si bête ! (Merci, Vot'Seigneurie !) mais il fallait que je veille sur Daniel quand il prenait son bain. J'étais chargée de sa sécurité, tu comprends ? Comme je savais qu'il avait tendance à s'endormir béatement dans l'eau chaude, ce qui n'est pas bon pour la peau, je me plantais près de la baignoire, je miaulais de toutes mes forces, jusqu'à ce qu'il en sorte ! Ah, je l'ai sauvé de nombreuses fois malgré lui ! Figure-toi que par la suite, il a imaginé de prendre son bain tout seul, en fermant la porte de la salle de bains et me laissant à l'extérieur ! Tu imagines !
Elle est frémit encore, la pauvre siamoise. J'ai toujours entendu dire qu'elle était très possessive à l'égard de Daniel. Une chatte abusive, tyrannique mais allez comprendre les zoms ! Il l'adorait ! Cela le flattait d'être l'objet d'un amour à ce point exclusif !
Heureusement, moi, je suis plus raisonnable ! Avec mon Olivier, je me conduis de manière subtile, mais oui, mais oui !
J'ai bien dû comprendre que l'épisode Roméo-Juliette, entre lui et moi, ce n'est plus vraiment ça. J'accepte ses câlineries et ses déclarations d'amitié d'un petit air réservé, ce qui l'inquiète, ah ah ! Il se dit : " Ardoise m'aimerait-elle moins ? " Et il redouble d'attentions.
Ma rivale, Nathalie, me dédie elle aussi de charmants sourires.
- Bonjour, Ardoise !
En réponse, je hoche la tête avec politesse et, ensuite, fais semblant de m'absorber dans mes pensées.
Quand ils sont tous les deux assis sur le divan, je me juche sur les genoux de Scouby et contemple, les yeux mi-clos, le petit couple qui se murmure des tendresses. Parfois, je lève les yeux au ciel et pousse un profond soupir, moqueur et explicite.
Vous vous direz peut-être, là : " Allez, c'est de l'exagération ! Un chat ne se conduit pas comme ça ! " Eh bien, vous vous tromperiez fameusement : mes mimiques sont claires comme de l'eau de roche !
- Ardoise, chuchote Scouby, arrête ton cinéma ! Qu'est-ce qu'elle va penser de toi, à la fin, Nathalie ?
- Kwâ, keskelle va penser Nathalie ? Je peux quand même regarder en l'air et respirer fort, non ?
- Elle va penser que tu es une vilaine chat-louze !
Une vilaine chat-louze ! Moi !
Outrée, j'ai proféré un gros mot, en cinq lettres : " Miaou ! "
La prochaine fois, je vous parlerai d'un autre contentieux qui m'oppose à Scouby et qui a nom " Bananier ". Ce n'est pas un mot de code, vous savez ! Je vous raconterai ça !
Vous aimez les Mémoires d'Ardoise et
ses copains ? Vous en voulez encore ?
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des Chats Noirs" : disponible
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